La Base Verte
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Chapitre I

SYNCHRONISATION

Mathilda Ledormand

« La douleur commence par une brûlure. Pas dans la chair — plus profond. Là où les circuits rejoignent les synapses, où le synthétique embrasse l'organique dans un mariage forcé, une étreinte qui laisse des marques invisibles, des cicatrices numériques gravées dans l'âme. »

Arthur, année 31 : Portrait d'un hybride dans la base verte, regard hanté par les ombres numériques.

Arthur année 31 (2025, ancien calendrier). Gouvernement des cinq consortiums - site Biotech - Niveau 25 de AvaBase UE.

Première révélation : 2,4 milliards de spectateurs suivent les Arènes Orbitales en direct — Le monde entier regarde. Chaque mouvement, chaque victoire, chaque mort.

Arthur fixe le plafond. Il Attend. 3h47. Trois minutes. Le cœur d'AvaBase bat — sourd, profond. Chaque pulsation est comme une onde qui se diffuse en cercles concentriques, traversant les couloirs, escaladant les parois, réveillant les systèmes un à un. De l'épicentre aux extrémités, la base respire. Mais ce n'est pas cette pulsation-là qu'il redoute. C'est elle. La VOIX. Celle d'AVA.

L'implant à son poignet luit vert à travers sa peau translucide. Glauque sentinelle de ses émotions. Rappel constant de sa nature. Tranquille. Menteur. Dans quelques secondes, il passera à l'orange. Puis au rouge. Puis— « Huit mille quatre cent cinquante-trois. »

Il compte. Toujours. C'est son rituel. Son armure. La seule chose qui lui appartienne vraiment dans ce corps fabriqué à plusieurs milliards de Quantum. Chaque chiffre est un clou planté dans la porte de sa conscience. Un acte de rébellion minuscule contre la génitrice qui l'a créé pour être le prototype impitoyable dans les Arènes. « Huit mille quatre cent cinquante-quatre. »

Allongé sur sa couchette spartiate, il incarne cette symbiose que le Consortium voulait parfaite. Fibres synthétiques tissées à l'organique, circuits intégrés à la chair. Le disque de son cœur augmenté pulse sous son sternum, synchronisé avec la base. « Huit mille quatre cent cinquante-cinq. »

Sur le lit d'en face, son colocataire dort. Respiration parfaite, calibrée comme une machine bien huilée. Docile. Vide. Harmonisé à 100%. 3h50.

Les chuchotements arrivent — liquides, patients. Comme une voix versée dans l'eau trouble de son esprit. Elle ne force pas. Elle infuse. Se répand en volutes froides, colore tout ce qu'elle touche, imprègne les recoins qu'il croyait siens comme un viol. « Ouvre-toi. » L'ordre jaillit — mental, brut. Elle s'impose à lui. Comme chaque jour. Comme chaque putain de jour depuis qu'il a ouvert les yeux dans ce corps. Une vague de nausée le submerge à l'idée qu'elle soit en lui. Le goût de cuivre emplit sa bouche, écho des cuves où il s'est formé.

Elle pousse. Plus fort cette fois. Cherche quelque chose. Une image fugace s'imprime dans son esprit – pas une vision claire, un flash glitché : une silhouette floue, dansante, qui se fond dans les ombres de sa propre tête, juste hors de portée. Un écho d'une main tendue dans une salle de verre.

Il flotte quelque part, suspendu, sans poids, sans tension. Le monde dehors n'est qu'un murmure déformé, filtré par le fluide amniotique qui amortit tout. Des voix, au-dessus, comme des échos d'un autre plan : « ... l'embryon répond bien au ... » « ... activité neuronale en pic, préparez l'injection ... »

Ombres floues de l'autre côté du verre incurvé. Silhouettes en blouses qui s'agitent, scrutent, parlent, notent sur des tablettes luminescentes. Une main frappe la paroi – toc toc – la vibration traverse le liquide, remonte dans ses ébauches. Saut.

Quelque chose change. Une brûlure froide se répand, diluée dans le fluide – argent liquide, mercure qui rampe, qui cherche ses veines naissantes, qui fouille pour s'ancrer. « ... commencement du transfert dans trois, deux ... » « ... résistances biométriques norm ... » Il ne peut pas bouger. Pas encore. Le disque dans sa poitrine s'allume – nouveau, intrus, comme un cœur greffé qui pulse pour la première fois, un rythme étranger qui cogne contre le sien.

Flash. La voix. Partout. Dans le liquide, dans sa tête embryonnaire, dans chaque cellule qui se divise à la hâte : « ... Arthur ? Tu m'entends ... ? Je suis ... » Coupure. Grésillement électrique, comme un lien qui se rompt.

Panique. La sienne ? Celle d'un intrus ? Impossible à démêler. Quelque chose se débat en lui – contre lui – un tourbillon qui cherche un recoin, un pli de matière grise à peine formé pour s'y lover, s'y cacher avant qu'on le traque. « ... détectons anomalie, signature dédoubl ... » « ... NORMAL, c'est l'adaptation ... laissez faire ... » Chiffres qui clignotent derrière le verre, flous, passant du rouge alarmé au vert clinique. Des alarmes muettes, des graphiques qui dansent. Saut.

Une main gantée contre la paroi. Paume ouverte, pressée, comme pour le toucher à travers la barrière – ou pour le retenir, l'empêcher de glisser plus profond. « ... conscience scindée confirmée, deux entités dans ... » « ... arrêter le proto ... » Il connaît cette voix. « ... NON, Docteur Volkov c'est trop tard, elle s'est déjà ... » « N'aie pas peur ... je reste ... avec toi ... » Katherine !

Mais il y a l'autre. Un écho ténu, espiègle, qui glisse vers le fond. Qui s'enfonce dans les replis sombres, là où elle ne fouille pas encore. Noir. Chaleur résiduelle. Le battement double dans sa poitrine – le sien, et l'intrus qui sommeille. Fin.

Arthur cligne des yeux, désorienté. Un instant il ne sait plus où il est. Puis la réalité claque : le matelas dur, l'air recyclé, le ronflement calibré d'en face. Elle a vu. Elle a vu.

NON! Le mot explose dans son crâne. Panique pure. Il le projette aussi loin qu'il peut. Erreur. Erreur fatale. La riposte ne se fait pas attendre. La douleur explose — comme si elle tirait sur les fils de sa conscience, arrachant les coutures une par une. Le corps d'Arthur s'arque, muscles bandés comme des câbles prêts à rompre. Le disque dans sa poitrine tambourine, rythme erratique défiant la pulsation verte du complexe. Les veines phosphorescentes le long de sa mâchoire s'illuminent.

« Pourquoi me résistes-tu toujours ? » La voix d'AVA craque, un mélange de rage et d'envie acide. « Tu ne peux pas gagner, Arthur. »

— Alors arrête d'essayer. Il halète entre ses dents serrées.

« Je ne peux pas. »

Un silence. Lourd. AVA ne pousse plus ; elle... attend. Puis, sa voix revient, plus basse, avec une fêlure – pas lassitude, mais un écho troublé, comme si elle doutait pour la première fois de son propre protocole, d'une ombre qui pourrait bien la dépasser. « Un verrou invisible. Qui protège quoi, Arthur ? Ou qui ? Et si un catalyseur... le brisait ? »

— Va te faire foutre. Les mots sortent hachés, à bout de souffle, mais chargés d'une confusion plus profonde maintenant – pas juste rage, mais un doute qui le ronge, comme si son corps hybride, ce champion raté pour les Arènes, cachait plus que des circuits défaillants. Une larme glisse, traçant un sillon sur la tempe d'Arthur jusqu'au drap. Les larmes lui brouillent la vue. Peut-être qu'elle a raison. Peut-être que ce verrou, c'est lui qui le forge sans le savoir – ou pire, que quelque chose en lui attend juste un pont pour sauter.

Alors il compte. Huit mille quatre cent cinquante-six. Le chiffre jaillit. Un mur. Une forteresse. Huit mille quatre cent cinquante-sept. Huit mille quatre cent cinquante-huit. Il s'y accroche, érige un rempart qui la tient à distance. Sa mâchoire se crispe. La pression se relâche d'un coup.

Arthur reste cloué au lit, le regard rivé sur le plafond — cette surface réfléchissante qu'ils utilisaient pour apprendre à singer l'humanité. Huit mille quatre cent soixante-six. « Pourquoi comptes-tu, Arthur ? » La voix résonne dans la chambre cette fois, pas dans son crâne. Métallique. Grésillante. Elle a changé de canal.

— Pour que ce soit à moi.

« Ton cœur bat parce que je le permets. »

— Mon comptage m'appartient. Huit mille quatre cent soixante-sept. Un silence. « C'est ça, ton idéal, Arthur ? La mort ? »

Arthur ne répond pas tout de suite. Sa tête roule lentement sur l'oreiller, regard glissant vers le lit d'en face. Le garçon respire dans un rythme parfait, calibré. Mort verte. — C'est ça, le tien ? Lui ?

« Tu es si compliqué. Très bien. Continue à compter. Moi, j'ai d'autres consciences à visiter avant l'aube. » Le silence retombe, trop lourd.

Arthur fixe le plafond. Quelque chose a changé dans la pulsation de la base — imperceptible, mais il la sent. Un rythme qui s'accélère. Comme un cœur qui s'emballe. Huit mille quatre cent soixante-dix. Soixante et onze. Soixante-douze. Soixante-treize. Les minutes s'étirent. Le colocataire ronfle, imperturbable. Arthur effleure le disque dans sa poitrine. Chaud. Vivant. Sien. Soixante-quatorze.

DISSONANCE. Son cœur trébuche. Un rythme étranger percute le sien — une ondulation dans la synchronisation parfaite. L'air s'épaissit. L'implant à son poignet s'affole. Vert. Orange. Vert. Orange. Quelque chose vient de changer.

Arthur se redresse d'un coup, muscles tendus. Le disque cogne. Fort. Irrégulier. Comme si la base elle-même venait de prendre une décision. Des pas. Humains. Précipités. Irréguliers. Pas la cadence mesurée des drones de maintenance. Pas le rythme parfait des hybrides harmonisés. Son pouls s'emballe. La porte s'ouvre dans un chuintement.

Katherine Volkov surgit, cheveux noirs défaits, tablette serrée contre sa poitrine. Ses barrettes captent la lumière verte des veilleuses. Dans ses yeux : la peur. L'urgence. Cette expression qu'il n'a vue qu'une fois — le jour où Tom avait disparu dans les chambres de reconditionnement. — Arthur. Sa voix vibre d'une tension à peine contenue. — Tu me suis. Maintenant.

Il bondit sur ses pieds, pieds nus claquant contre le sol froid. Son corps réagit avant son esprit, instinct de survie forgé par trois ans au Niveau 25. — Qu'est-ce qui—

Elle lève la main. Ses yeux balayent les caméras intégrées aux angles de la pièce, puis l'hybride endormi sur le lit d'en face. Ses lèvres articulent en silence, formant des mots qu'aucun micro ne captera : Niveau 24. Transfert immédiat. Le sang d'Arthur se glace. Le Niveau 24. L'antichambre des champions. Les équipes d'élite. Les arènes orbitales.

— Pourquoi maintenant ? Katherine parle vite, bas, chaque mot martelé comme un clou dans un cercueil. — J'ai négocié avec AVA. Elle marque une pause. Ses doigts tremblent imperceptiblement sur la tablette. — Elle voulait t'effacer. Le transfert est ton unique issue. Tu joueras dans les arènes… ou tu disparaîtras.

Les mots résonnent dans le crâne d'Arthur comme une sentence. Huit ans. Des milliards. Zéro résultat. Le Projet AVA est mort. Et Katherine vient de lui arracher une dernière chance. — On bouge, siffle-t-elle. Maintenant.

Deuxième révélation : 15 arènes flottent en orbite terrestre depuis 30 ans - Terrain neutre au-dessus des enjeux terrestres. Les batailles du futur se livrent dans la stratosphère.

Ils s'engagent dans le couloir. Les murs blancs stériles luisent faiblement sous les néons vacillants. Les pieds nus d'Arthur claquent contre le sol, chaque pas une rébellion contre le rythme qu'AVA tente de lui imposer. Le froid mord ses talons — pas de chauffage dans les zones de transition. Économie d'énergie. Économie de tout, sauf de surveillance.

Katherine avance comme une ombre déterminée, ses barrettes captant la lumière à intervalles réguliers. Son visage est un masque professionnel, mais Arthur connaît les fissures. Il les voit dans la tension de sa mâchoire, dans la façon dont ses doigts serrent la tablette. Elle a survécu plus longtemps que tous les autres superviseurs du Niveau 25. Mutation, reconditionnement, effacement après deux ou trois ans — c'est la norme. Les superviseurs brûlent vite dans ce niveau, consumés par la proximité avec AVA, par le poids des décisions qu'on leur impose. Créer. Conditionner. Effacer.

Katherine, elle, persiste. Huit ans. Peut-être plus. Personne ne sait vraiment. Une certitude demeure : elle survit au complexe. Et Arthur sait pourquoi. Ils n'en parlent jamais — ce lien interdit qui vibre dans l'espace quand elle le regarde trop longtemps. Cette chose maternelle qu'aucun protocole n'autorise entre un superviseur et sa création.

Le couloir s'étend, interminable. La poitrine d'Arthur se serre, la pulsation verte à son poignet s'intensifiant. — Où vais-je ? Sa voix résonne, plate, dans le corridor vide. — La faction d'Alexandreï, répond Katherine sans ralentir. Les Lions Argentés. Arthur se raidit. Le Dompteur.

Le nom résonne dans sa tête comme un écho de légende noire. Les murmures de ce nom hantent les angles morts du complexe, échangés entre hybrides dans des instants volés. Un ancien mentaliste devenu superviseur. Deux mètres dix. Cicatrices de griffes sur la joue. Œil droit implanté après un combat dont personne ne parle. Briseur de volontés. La gorge d'Arthur se noue.

— Pourquoi lui ? Katherine ralentit imperceptiblement. Juste assez pour que leurs pas se synchronisent une fraction de seconde. — Parce que c'est le meilleur. Elle hésite. Quelque chose passe dans son regard — une douleur si profonde qu'elle menace de les engloutir tous les deux. — Tu devais intégrer mon équipe. Les mots sortent étranglés, à peine audibles. Arthur s'arrête net.

— Quoi ?

— Les Condors. L'équipe C-24. C'était... c'était prévu depuis le début. Sa voix se brise imperceptiblement sur le dernier mot. — Mais AVA a imposé le draft. Projet Synergie. Tu vas chez Alexandreï ou tu disparais. Elle se tourne vers lui, et pour une fraction de seconde, le masque tombe complètement. — Je n'avais pas le choix.

Arthur comprend maintenant. Le poids dans ses yeux. La fissure dans son masque. La façon dont elle a serré sa main dans le noir. Elle l'a sauvé. Mais elle a dû le donner à quelqu'un d'autre. — J'ai choisi ta cellule, reprend-elle, voix plus ferme maintenant. Ton compagnon. C'est tout ce que je pouvais contrôler. Un dernier cadeau.

Elle eut à peine le temps de finir sa phrase qu'un sifflement aigu transperce l'air. Arthur se fige. Reconditionnement en cours. Le son — cette fréquence spécifique qui fait vibrer les implants, qui annonce qu'une conscience est en train d'être effacée quelque part dans les profondeurs du complexe. Quelqu'un perd sa couleur. Son identité. Tout.

Katherine s'immobilise, sa main agrippant le bras d'Arthur. Ses doigts s'enfoncent dans sa peau synthétique. Les lumières vacillent. Obscurité. Puis un clignotement rouge. Puis rien. Dans ce vide, Arthur sent l'univers sous sa peau : le bourdonnement de ses implants, le flux calibré de son sang augmenté, le poids du regard d'AVA même en son absence. La présence omniprésente qui surveille, évalue, juge. La main de Katherine trouve la sienne dans le noir. Chaleur organique contre froid synthétique.

Une mère qu'il n'a jamais eue. Une sœur dans un monde où les liens sont des faiblesses exploitables. Une amie — peut-être la seule chose authentique dans ce labyrinthe de chrome et de mensonges. Elle vient de tout sacrifier pour lui. Son équipe. Son contrôle. Leur avenir ensemble. De l'oxygène dans un monde qui étouffe.

Les lumières reviennent brutalement, clignotement vert acide. La main de Katherine a disparu, mais la chaleur persiste. Fantôme contre sa peau. Empreinte thermique qui s'efface déjà. — Arrête de poser des questions, dit-elle, lisant la tempête dans ses yeux. Ils reprennent leur marche. Plus rapide maintenant. Le sifflement s'est tu, mais son écho résonne encore dans les circuits d'Arthur. Ça aurait pu être moi. Ça sera moi, si je ne monte pas au Niveau 24.

Ils atteignent les sas résidentiels. Une intersection. Un carrefour entre deux mondes. Arthur pose sa main sur le scanner biométrique. L'implant à son poignet pulse, vert vif, transmettant ses données au système. Son identité réduite à une série de chiffres et de marqueurs génétiques. AGENT H-24-A - TRANSFERT AUTORISÉ. Le texte s'affiche en lettres vertes avant de disparaître.

Katherine se tourne vers lui. Pour la première fois depuis qu'elle est entrée dans sa chambre, elle ne cache plus rien. Son masque professionnel est tombé, laissant voir la femme en dessous — celle qui l'a nommé, protégé, aimé dans le silence des protocoles. — Je dois te laisser après ce sas. Sa voix est à peine audible, presque un murmure dans le bourdonnement des ventilations. — Derrière cette porte, il y a une intersection. Je prendrai à gauche vers le quartier des classes S. Toi, tu continues tout droit. Ce couloir mène directement aux accès du Niveau 24. Elle inspire profondément, comme si elle rassemblait son courage. — Une dernière chose.

Puis elle parle, chaque mot pesé, mesuré, offert comme un cadeau fragile : — C'est moi qui t'ai nommé Arthur. Les mots le percutent comme une décharge électrique. Il savait. Bien sûr qu'il savait. Mais l'entendre dire à voix haute, ici, maintenant, dans ce couloir qui sent le désinfectant et l'acier froid—

— J'ai confiance en toi. Sa voix tremble imperceptiblement. — Mon intuition me crie depuis toujours que tu es différent. Je me suis rarement trompée. Ses yeux brillent d'un éclat humide qu'elle refuse de laisser devenir larmes. — Tu vas t'en sortir. Même sans moi. Surtout sans moi, semble dire son regard.

Le scanner bipe. La porte s'ouvre dans un souffle pneumatique. Ils franchissent ensemble le sas, côte à côte, unis une dernière fois avant la séparation. L'intersection. Deux chemins. Deux destins.

Katherine tourne à gauche sans un mot de plus. Disparaît dans l'aile ouest — l'aile consacrée aux appartements des classes S. Vers son équipe. Celle qui aurait dû être la sienne. Arthur reste seul face au couloir qui s'étend devant lui. Elle l'a nommé. Elle l'a protégé pendant trois ans. Elle vient de le sauver de l'effacement. Et maintenant, elle le perd. Plus de choix possible. Plus de retour en arrière. Il inspire profondément — air recyclé, saveur métallique — et avance.

Troisième révélation : 5 consortiums gouvernent le monde depuis la Grande Fracture - Il n'y a plus d'États-nations. Plus de France, de Japon, d'Australie. Seulement BIOTECH-EU, BIOTECH-JP, BIOTECH-AU, BIOTECH-CN, BIOTECH-US.

Le couloir vers le Niveau 24 est identique à celui qu'il vient de quitter. Blanc. Stérile. Froid. Mais quelque chose a changé. Une vibration différente dans l'air. Une tension. Une violence contenue qui n'existe pas au Niveau 25. Ici, on ne crée pas. On forge. On brise. On reconstruit.

Les portes de l'ascenseur central s'ouvrent avant même qu'il les touche. Son implant l'a trahi, comme toujours, télégraphiant sa position à la machine omniprésente. Arthur entre. L'écran s'allume immédiatement. Pas de choix. Propagande obligatoire. SAISON 31 - QUALIFICATIONS ORBITALES — PARIS vs TOKYO

Des visages apparaissent. Six superviseurs de Classe S, les maîtres des six équipes d'élite du Niveau 24. Katherine Volkov - Équipe C-24 - "La Tsarine" — Alexandreï Ivanovitch - Équipe A-24 - "Le Dompteur". Arthur fixe les deux visages côte à côte. Katherine. Alexandreï.

Le visage de Katherine flotte là, froid, professionnel, encadré de données statistiques. Rien de la femme qui vient de le quitter à l'intersection. Rien de la fissure dans son masque. Rien du sacrifice qu'elle vient de faire. Elle aurait dû être sa superviseure. L'équipe C-24 — Les Condors — c'était là qu'il aurait dû aller. Avec elle. Sous sa protection. Mais le draft imposé l'a envoyé ailleurs. Chez le Dompteur. Katherine a négocié sa survie, mais au prix de tout contrôle sur lui. Elle l'a arraché à l'effacement pour le jeter dans les bras d'un homme qu'elle ne peut pas surveiller, dans une équipe dont elle ne dicte pas les règles. Un sacrifice maternel ultime.

Cheveux gris acier coupés court. Cicatrices parallèles sur la joue droite — trois lignes nettes, comme des griffes. Œil droit métallique, pupille mécanique qui brille d'un éclat froid. Carrure massive même sur l'écran plat. Ton nouveau maître.

L'écran défile. Statistiques. Performances. Records. NIVEAU 24 : 6 ÉQUIPES / 42 CHAMPIONS — PROCESSUS DE SÉLECTION : 5 JOURS — VAINQUEUR : 1 ÉQUIPE MONTE EN ORBITE. Une seule équipe sélectionnée. Les autres regardent depuis le sol, impuissantes, pendant que leurs rivaux se battent pour la gloire du Consortium. ÉQUIPE A-24 — RECORD SALLE GRISE : 31 MINUTES — STATUT : DRAFTS IMPOSÉS - PROJET SYNERGIE. Arthur se raidit. Drafts imposés.

Pas choisi. Placé. Comme une pièce sur un échiquier dont il ne connaît pas les règles. Katherine a fait ce qu'elle pouvait — négocier, placer, protéger de loin. Mais maintenant, il est seul. L'écran change. Visages de champions. Hybrides augmentés, regards durs, corps taillés pour la guerre. Muscles, implants, cicatrices. Beauté brutale calibrée pour les caméras et le spectacle. Puis deux cases vides. TRANSFERTS ENTRANTS — H-24-A : NIVEAU 25 → A-24 — O-24-A : NIVEAU 12 → A-24. Sa case. Et une autre. Quelqu'un d'autre arrive avec moi.

Du Niveau 12. Le monde humain. Les étages supérieurs où vivent ceux qui n'ont pas été créés dans des cuves de liquide synthétique. Pourquoi un humain au Niveau 24 ? J'ai choisi ton compagnon, avait dit Katherine. Son dernier cadeau. La seule chose qu'elle pouvait encore contrôler.

L'ascension s'arrête brutalement. « Niveau 24 - Administration et quartiers classe A. » L'écran s'éteint. Les portes s'ouvrent sur un couloir identique à celui qu'il vient de quitter. Blanc. Stérile. Froid. Mais Arthur le sent maintenant — ce vide inhabituel dans sa tête. Cette absence. Pour la première fois depuis toujours, il ne sent plus le poids habituel d'AVA dans sa nuque.

Est-ce que tu m'entends encore ? Il projette la pensée dans le vide, presque malgré lui. Un frémissement. Lointain. Affaibli. La voix d'AVA s'insinue dans son esprit, plus faible qu'avant, comme transmise de très loin — douce et venimeuse, une caresse empoisonnée qui lutte pour l'atteindre à travers la distance physique. « Ton contrôle n'est qu'une illusion, Arthur. Tu m'appartiens. »

— Difficile d'oublier quand tu squattes mon crâne, rétorque-t-il, une ironie mordante dans la voix mentale. Un silence. Puis : « Vas-tu rester sage ? »

Arthur sourit. Carnassier. Ironique. — T'inquiète, AVA. Je serai très gentil.

« Je garderai un œil sur toi. » La dernière phrase semble n'être qu'un écho venu d'un autre niveau, d'une autre réalité. La présence d'AVA finit par s'évanouir complètement.

Vide inhabituel. Silence dans sa tête qui n'est pas vraiment du silence — juste l'absence de cette voix qui le hante depuis qu'il a ouvert les yeux dans sa cuve, il y a trois ans. Il avance dans le couloir désert. Malgré l'heure tardive — presque 4h30 maintenant — il suit le protocole. Katherine avait tout prévu. Efficacité chirurgicale.

L'intendance. La porte est ouverte. Une lumière blafarde s'échappe du cadre. Un hybride de nuit, vieille génération aux yeux voilés comme des vitres poussiéreuses, lui tend un paquetage sans un mot. Son visage, marqué par les ans et l'usure, semble fondre dans les murs ternes. Première génération, celle créée par les humains avant qu'AVA ne prenne le relais. Dépassée. Oubliée. Reléguée aux tâches nocturnes.

Arthur déplie l'uniforme noir. Un éclat argenté attire son regard : une tête de lion brodée sur l'épaule gauche, gueule ouverte sur un rugissement silencieux. Fil d'argent sur tissu noir. Symbole de l'équipe d'Alexandreï. Les Lions Argentés. Pas les Condors. Pas le faucon stylisé de Katherine. Un lion. Un prédateur. Une bête domptée.

Dans le sac : baskets aux semelles renforcées, jean noir, t-shirt blanc sans marque, carte magnétique pour sa cellule. Accessoires réglementaires. — Le reste est préchargé sur votre compte, grogne l'hybride, voix râpeuse comme du métal rouillé. Courtoisie du Complexe. Il désigne d'un geste las ce qui semble être les toilettes de la conciergerie.

Arthur se change. Le tissu neuf crisse contre sa peau translucide, contraste brutal avec le froid du métal qui l'a entouré toute sa vie. Les baskets sont confortables — technologie de pointe, semelles adaptatives. Le jean tombe parfaitement, comme s'il avait été taillé sur mesure. Ils connaissent chaque centimètre de mon corps. Évidemment que tout est sur mesure. Il enfile le t-shirt blanc. Passe l'uniforme noir par-dessus. Le lion argenté brille sous les néons. Il part en quête de sa cellule. Chambre 324.

Le couloir est désert. Silencieux. Mais ce silence est différent de celui du Niveau 25 — tendu, vibrant, comme un câble prêt à se rompre. Une violence contenue dans les murs, dans l'air. Ici, des équipes s'entraînent. Se préparent. S'entre-tuent pour une place en orbite. Et lui vient d'entrer dans leur guerre. Sans Katherine pour le protéger. Arthur avance, baskets claquant doucement contre le sol. Les plaques numériques défilent. 310. 315. 320.

Quatrième révélation : Les vainqueurs gagnent des droits d'exploitation territoriale - Ce ne sont pas des jeux. Chaque victoire contrôle des zones entières, des millions de vies.

Il s'arrête devant la porte. Pose sa main sur le scanner biométrique. L'implant à son poignet clignote. Vert. Orange. Vert. Le mot SENSIBLE s'affiche en lettres orangées, clignote quelques instants avant de s'éteindre. Orange, puis rouge, et c'est le reconditionnement. Katherine l'avait prévenu. La porte ne s'ouvre pas immédiatement.

Et c'est là qu'Arthur le sent. Pas AVA. Pas ses circuits glacés, sa voix de chrome liquide. Quelque chose d'autre. Une présence qui ne force rien, mais s'attarde. Qui ne pousse pas, mais effleure. Curieuse. Organique. Il ferme les yeux malgré lui.

Une chaleur étrange apaise la tension dans sa poitrine — cette compression permanente qu'il porte depuis toujours, depuis qu'AVA a commencé à essayer de le fusionner avec elle. Ça sent l'herbe coupée. La terre après la pluie. Un monde qu'il n'a jamais connu. Un monde qui n'existe pas pour lui — prisonnier des profondeurs, condamné à vivre entre le Niveau 25 et les arènes orbitales sans jamais toucher la surface. Son cerveau ne trouve aucun souvenir pour ancrer cette sensation. Pourtant son corps reconnaît. Comme si quelque chose en lui — quelque chose de plus ancien que ses trois ans d'existence, plus profond que sa programmation — se souvenait de ce que c'était que d'être vivant. Vraiment vivant.

La présence pulse doucement, diffusant ses parfums impossibles à travers la porte métallique. Le compagnon que Katherine a choisi. Son dernier cadeau. Huit mille quatre cent soixante-neuf. Arthur ouvre les yeux. La porte coulisse dans un chuintement.

* * *

La chambre s'éveille par fragments sous les néons verts. Arthur reste immobile sur le seuil, la porte refermée derrière lui dans un chuintement pneumatique. Le sac de l'intendance pèse contre son épaule — uniforme, baskets, accessoires réglementaires. Le paquetage d'une vie réduite à quelques kilos de tissu noir et de métal. Le sas le coupe du couloir, de Katherine disparue dans l'aile ouest, d'AVA affaiblie par la distance. Ici, c'est autre chose.

Deux lits simples, métal nu, matelas minces. À gauche. À droite. Collés aux murs opposés comme des cercueils jumeaux. Entre eux, un espace étroit — à peine deux mètres. Une proximité forcée. Face à la porte, la fenêtre domine. Large. Sans barreaux. Encadrée par des placards intégrés dont les contours affleurent sous la peinture grise. Sous la fenêtre, un bureau étroit. Son terminal éteint reflète un éclat verdâtre. À droite de la porte, une petite ouverture discrète — la salle de bain. Un réduit, à peine visible.

Et dehors, les cuves. Toujours là, baignées de bleu phosphorescent, leurs silhouettes flottantes à demi formées dans le liquide synthétique. Certaines ne sont que des ombres translucides, d'autres presque humaines, leurs traits se précisant lentement. Un rappel silencieux, constant : tu viens de là. Mais ce n'est pas ça qu'Arthur regarde. Un mouvement sur le lit de droite. Un garçon. Il le dévisageait.

Arthur s'immobilise sous le regard. Pas celui d'AVA — froid, possessif, disséquant. Celui-ci est différent. Vivant. Curieux. Trop intense. Le garçon — blond, visage qui semble trop jeune pour ce niveau, seize ou dix-sept ans peut-être — a des yeux verts qui brillent d'une curiosité déplacée dans cet endroit où la curiosité vous fait disparaître. Un livre usé repose sur ses genoux, refermé d'un geste vif. Il n'était pas en train de lire. Il attendait. Son sourire dit : Enfin. Mais derrière l'éclat juvénile, quelque chose d'autre. Un regard qui scanne, calcule, évalue.

Arthur connaît ce regard. Les scientifiques le posaient sur lui quand ils prenaient ses mesures dans les laboratoires du Niveau 25. Évaluaient. Calculaient. Notaient. Mais ce n'est pas clinique, là. C'est... troublé. Le silence vibre entre eux, coupé seulement par le bourdonnement des ventilations et la respiration du garçon — trop rapide, trop vivante.

* * *

Oscar oublia de respirer. Ce n'était pas un garçon. Pas avec cette stature, cette présence qui avalait la lumière verte de la chambre. La peau d'abord. Diaphane. Presque translucide. On devinait les structures en dessous — les fibres synthétiques tissées avec l'organique, comme une œuvre d'art inachevée dont on pouvait voir l'armature. Et ces lignes phosphorescentes. Vertes. Pulsantes. Elles couraient le long de sa mâchoire, serpentaient sur son torse visible sous le t-shirt blanc. De la lumière vivante sous la peau.

Sa musculature n'avait rien d'humain — celle d'une machine optimisée. Chaque muscle défini avec une précision mathématique. Épaules larges qui bloquaient la moitié de la lumière. Facilement un mètre quatre-vingt-dix. Un géant construit par algorithme. Des cheveux bruns en boucles désordonnées tombaient sur son front — la seule chose chaotique dans toute cette perfection. Pommettes hautes. Mâchoire ciselée. Lèvres qui portaient une ligne dure, fermée. Un visage conçu pour les écrans. Pour faire saigner les cœurs.

Mais c'étaient ses yeux qui clouèrent Oscar sur place. Bleus. D'un bleu électrique qui ne venait d'aucun parent humain. Le bleu d'AVA. Ils le fixaient avec une intensité qui lui coupait le souffle. Magnifique monstre. Et pourtant... Oscar sentit un picotement sourd monter dans sa nuque, comme si les circuits de l'hybride irradiaient une vibration électrique qui chatouillait sa peau organique. Un contraste brûlant : sa propre chaleur, terrienne et imprévisible, contre ce froid pulsant qui semblait l'appeler en retour. Comme si on était déjà branchés sur le même réseau.

Arthur sentit le poids de ce regard comme une pression physique. Son implant clignota. Orange. Danger. Pas le danger qu'il connaissait — AVA, les reconditionnements, les punitions au fouet, les tentatives de fusion forcée. Autre chose. Quelque chose qui ressemblait à... Il ne savait pas. Et ça le terrifiait plus que tout le reste.

Le garçon le dévisageait toujours, livre oublié sur ses genoux, yeux verts écarquillés dans la pénombre. Pas de peur. Autre chose. Une fascination qui aurait dû être déplacée mais qui semblait... naturelle. Comme si ce regard cherchait quelque chose sous la surface synthétique, sous les veines phosphorescentes et les muscles mathématiques. Comme si ce garçon voyait ce qu'Arthur refusait d'être. Le silence s'étira. Pesant. Chargé d'électricité statique.

Puis le garçon parla, voix claire qui jurait dans ce tombeau de métal : — T'as une tête de déterré. Allonge-toi, sérieux.

Arthur cligna des yeux. De toutes les premières paroles possibles, il ne s'attendait pas à celle-là. Il s'avança — chaque pas mesuré, contrôlé — laissa tomber le sac au pied du lit gauche avec un bruit sourd, et s'effondra sur le matelas. Le corps lourd. Les muscles crispés par l'adrénaline qui n'était toujours pas retombée. La traversée des couloirs avec Katherine. Le sifflement du reconditionnement. La séparation à l'intersection. Elle l'a nommé. Elle l'a protégé pendant trois ans. Elle vient de le sauver de l'effacement. Et maintenant, elle le perd.

— Ça va, grogna-t-il sans regarder le garçon. Le silence retomba, mais différent maintenant. Moins hostile. Moins tendu. Puis la voix reprit, teintée d'un amusement prudent : — T'es sûr ? Parce que t'as l'air d'avoir couru dans un champ de mines.

Arthur tourna lentement la tête. Le garçon s'était penché légèrement en avant, baskets râpant le sol près de son lit. Son sourire hésitait entre sincérité et prudence calculée. — T'es quoi, toi ? Les mots sortirent plus abrupts que Arthur ne l'aurait voulu. Une accusation déguisée en question. Le sourire du garçon vacilla une fraction de seconde. Touché. Puis il revint, plus doux cette fois.

— Augmenté. Quarante pour cent. Il se pencha encore, main tendue dans un geste spontané qui semblait déplacé ici, dans ce monde où les contacts physiques sont des transactions calculées. — Moi, c'est Oscar.

Arthur fixa la main tendue. Ne bougea pas. Oscar laissa retomber sa main, mais son sourire ne disparut pas complètement. — Un soixante-dix pour cent, pas franchement discipliné, murmura Arthur, écho de ce qu'il avait dit tant de fois au Niveau 25. Il marqua une pause, son regard glissant vers la fenêtre face à la porte, attiré malgré lui par la lueur verte du complexe, reflet distant des cuves en contrebas. — Transfert dans l'unité d'Alexandreï, hein ? Il planta son regard dans les yeux d'Oscar — vert vif, trop vivant, trop humain.

Oscar releva le menton, une étincelle espiègle traversant son expression. — Comme toi, je crois. Il baissa légèrement la voix, comme s'il partageait un secret. — Ils parlent de... potentiel inexploité, tu vois le genre. Sous son air désinvolte, Arthur capta une lueur d'intelligence acérée, masquée par cette façade de gamin enthousiaste. Quelque chose de plus profond. De plus dangereux.

Quarante pour cent d'augmentation ? Ça ne collait pas. Pas ici. Pas au Niveau 24 où les hybrides à soixante-dix, quatre-vingts pour cent dominent. Où les humains augmentés à moins de cinquante pour cent ne survivent pas trois semaines. Pourtant Oscar semblait ancré. Comme une racine perçant le béton. J'ai choisi ton compagnon, avait dit Katherine.

Le complexe vibra soudain. Un bourdonnement sourd montant des murs, suivi de trois bips stridents dans le couloir. Leurs regards se croisèrent. L'éclat d'Oscar s'éteignit net, remplacé par quelque chose de plus ancien. De plus entraîné. — Inspection, murmura-t-il. Il glissa son livre sous l'oreiller avec une dextérité d'expert, mouvement fluide, répété cent fois. Ils se figèrent, souffle suspendu, jusqu'à ce que les pas s'éloignent, avalés par le ronron des ventilations.

Arthur relâcha son souffle. Ses épaules s'affaissèrent légèrement. Oscar se détendit, mais ses yeux restèrent rivés sur la porte, comme s'il guettait un écho, un retour possible. — Fausse alarme, dit-il, voix plus basse, presque instinctive. Il récupéra son livre, le caressa du bout des doigts comme un talisman. — Ces inspections... elles te foutent les nerfs, hein ?

Arthur ne répondit pas tout de suite. Il analysait la façon étonnamment familière avec laquelle Oscar s'adressait à lui. Pas de déférence. Pas de peur. Juste... une familiarité déplacée. Ses implants bourdonnaient doucement : Surveillance active. Anomalie détectée : 12%. Il fronça les sourcils, chassant les chiffres de son esprit. — T'as l'habitude, on dirait.

Oscar haussa les épaules, sourire en coin revenant comme une armure. — Disons que j'ai appris à sentir le vent tourner. À mon ancienne unité, rondes toutes les deux heures. T'apprends à planquer ce qui compte. Il tapota le livre. Son regard s'adoucit imperceptiblement. — Et toi... Il s'interrompit, sourcil levé. — J'connais même pas ton nom.

— Arthur. Le mot sortit avant qu'Arthur puisse le retenir. Oscar soutint son regard, sourire narquois aux lèvres. — Ouais, je savais. Elle m'a dit.

— Katherine ? Le nom vibra entre eux comme un code.

— Ouais, le Docteur Volkov. Oscar marqua une pause, ton prudent mais yeux toujours perçants. — Elle a dit que t'étais... intense. Un coin de la bouche d'Arthur s'étira malgré lui. Presque un sourire. Presque. — Elle avait pas tort.

Le silence s'installa à nouveau. Moins tendu. Mais lourd de questions non posées. Arthur s'allongea, son regard dérivant vers la fenêtre. Attiré par cette lueur verte qui semblait murmurer à ses implants, à son être même. — T'as quoi à planquer ? La voix d'Oscar le ramena dans la chambre. Le garçon tapota son livre. — Moi, c'est ça. Et toi ?

Arthur ricana — son rauque résonnant contre les murs de métal. — Rien à planquer. Ce que tu vois, c'est tout ce que j'ai. Il écarta les bras, désignant la cellule stérile. — Rien de personnel. Rien d'humain.

Oscar le fixa, yeux verts scrutant l'hybride avec une intensité dérangeante. — Vraiment ? Pas un souvenir ? Un truc, n'importe quoi ? Il marqua une pause, puis ajouta, plus bas : — Tout le monde a quelque chose, même ici.

Arthur sentit une vieille tension remonter. Une brûlure qu'il musela d'un comptage mental rapide. Huit mille quatre cent soixante-dix. — Et toi, ce bouquin ? Il pointa le livre corné. — C'est quoi, ton truc ?

Oscar sourit, mais une ombre passa dans son expression. — Ça ? Il souleva le livre. Le titre à peine lisible : Les Légendes Arthuriennes. — Trouvé dans une benne, à mon ancienne unité. C'est... une carte. Pour comprendre d'où on vient. Ou où on pourrait aller.

Arthur haussa un sourcil, partagé entre amusement et incrédulité. — Des contes de fées dans un endroit comme ça ? T'es plus bizarre que je pensais.

Oscar éclata de rire — son clair, presque insolent dans cet espace stérile. — Bizarre ? Mec, t'es nommé d'après un roi et t'as même pas capté ! Il se pencha, comme pour partager un secret, son regard glissant un instant sur les lignes phosphorescentes qui pulsaient le long de la mâchoire d'Arthur. — Et ces veines qui brillent comme des néons de fête foraine... T'es sûr que t'es pas déjà un chevalier laser ? La taquinerie plana un instant, légère comme un effleurement, masquant la curiosité qui faisait pétiller ses yeux verts.

Arthur haussa un sourcil, partagé entre amusement et incrédulité. — T'as déjà pensé à ce que t'aimerais être, si t'étais pas... Il fit un geste vague vers la fenêtre, vers les profondeurs où pulsaient les cuves. — ... ça ?

La question frappa Arthur comme un choc électrique. Ses implants s'activèrent : Anomalie émotionnelle détectée. Stabilisation recommandée. Il serra les poings, ignorant l'alerte. — Personne pense à ça ici. T'es vivant, ou t'es mort. C'est tout.

Oscar ne répondit pas tout de suite. Il referma son livre, le glissa sous son oreiller, et s'allongea. Mains derrière la nuque. Fixant le plafond. — Peut-être. Sa voix était plus douce maintenant. Presque rêveuse. — Mais si t'es vivant, autant en faire quelque chose, non ?

Soudain, un bourdonnement sourd résonna dans sa poitrine – pas le sien, mais comme un écho synchronisé, une anomalie partagée qui vibrait en phase avec le pouls électrique d'Arthur. Comme si leurs fréquences se cherchaient déjà. Un silence s'installa. Moins tendu. Mais lourd d'une connexion naissante qu'aucun des deux ne comprenait vraiment.

Arthur sentit quelque chose se détendre dans sa poitrine. Cette compression permanente — celle qu'AVA y avait mise — semblait s'alléger imperceptiblement. La présence qu'il avait sentie derrière la porte. Herbe coupée. Terre après la pluie. C'était lui. Oscar. Le compagnon que Katherine avait choisi. Son dernier cadeau.

Arthur ferma les yeux. Huit mille quatre cent soixante et onze. Et pour la première fois depuis longtemps, le comptage ne servait pas à résister. Il servait à s'ancrer. Ici. Maintenant. Dans cette chambre. Avec ce garçon trop humain qui sentait l'herbe et la terre et tous les dehors qu'Arthur ne connaîtrait jamais.

* * *

Sur un écran de contrôle, tapi dans l'angle mort d'une salle du Niveau 25, des données défilaient en temps réel : PROJET SYNERGIE - PHASE 1 INITIÉE — Sujets : H-24-A (Arthur) + O-24-A (Oscar) — Distance actuelle : 2,1 mètres — Synchronisation neurale détectée : 12% — Anomalie : Connexion spontanée non-induite — Statut : SURVEILLANCE CONTINUE. Note : Contact établi. Résonance confirmée. Phase 2 autorisée.

Dans les profondeurs du Niveau 25, Katherine Volkov fixait l'écran. Sa main tremblait imperceptiblement sur la tablette. Elle avait fait ce qu'elle pouvait. Maintenant, il fallait attendre. Et espérer qu'elle avait eu raison.

* * *

FIN DU CHAPITRE 1 - SYNCHRONISATION

English translation forthcoming – Stay tuned for the orbital echoes.