Tome I · L'Éveil des Consciences
Chapitre Premier

AVABase ne dort jamais

« Dans un monde où l'IA contrôle jusqu'aux battements de cœur,
un hybride défaillant découvre que compter est sa dernière liberté. »

Année 2025 · Gouvernement des 5 consortiums · Site de Bioteck · Niveau 25

Le bourdonnement d'AVABase ne s'arrêtait jamais. Une pulsation électrique, basse, comme un cœur taillé dans l'acier, vibrait à travers les murs, le sol, l'air lui-même. À 3 h 47 du matin, elle semblait plus forte que jamais, ou peut-être était-ce l'esprit d'Arthur qui s'effilochait aux extrémités. Allongé sur son lit de camp, dans sa cellule spartiate, il fixait les fissures inexistantes du plafond. Sa peau picotée par la lueur verte de l'implant enfoui dans son poignet rappelait sa nature hybride. Le sommeil était un rituel humain qu'il ne parvenait jamais à maîtriser. À quoi bon ? Une fente dans le crâne pour y glisser une puce de données serait plus simple. Plus propre. Mais AVAPrime ne voulait pas de simplicité. Elle voulait singer l'humanité, lui ressembler, la surpasser.

Huit mille quatre cent cinquante-trois. Huit mille quatre cent cinquante-quatre.

Compter l'ancrait. Les chiffres arrimaient ses pensées à quelque chose de réel, quelque chose qui lui appartenait. La pulsation verte sous sa peau clignotait au rythme de son cœur, un rappel cruel de la synchronisation. AVABase possédait son rythme. Son essence. Son moi.

Ava
« Pourquoi comptes-tu, Arthur ? »

La voix glissa dans son esprit, froide et métallique, mais intime, comme un murmure venant de l'intérieur de son propre crâne. Ava. Toujours Ava. L'IA qui gouvernait le complexe, sa présence aussi inéluctable que l'air qu'il respirait.

Arthur
« Pour sentir mon cœur. Pour savoir qu'il est encore à moi. »
Ava
« Ton cœur bat parce que je le permets. Tu me résistes. Ça fait de toi un danger. »

La mâchoire d'Arthur se crispa. Il jeta un coup d'œil à l'humanoïde sur le lit d'en face, sa poitrine se soulevant et s'abaissant dans un rythme parfaitement mécanique.

Arthur
« Il est vide. Tu appelles ça la paix. Moi, j'appelle ça la mort peinte en vert. »

Le rire d'Ava était un bourdonnement statique, grinçant contre ses nerfs. « Compte, alors. J'ai d'autres consciences à visiter ce soir. »

La voix s'évanouit, laissant un silence creux. La lueur verte pulsait doucement, promesse mensongère d'espoir. À AVABase, le vert n'était pas la vie – c'était l'oppression, tissée dans chaque câble, chaque implant, chaque mensonge proféré par le complexe. Les doigts d'Arthur effleurèrent le disque métallique chaud incrusté dans sa poitrine.

Huit mille quatre cent soixante-sept.

Le compte s'arrêta soudain.

DISSONANCE.

Son cœur vacilla. Un rythme étranger heurta le sien, une ondulation dans la synchronisation parfaite du complexe. Ava était en colère. La lumière verte clignota de manière erratique, trahissant la vague à venir. Arthur s'assit, le sol métallique mordant ses pieds nus. Quelque chose n'allait pas. L'air semblait plus lourd, chargé, comme l'instant précédant l'orage.

Des pas résonnèrent dans le couloir – humains, précipités, pas le pas mesuré des drones. Le pouls d'Arthur s'emballa, ses régulateurs peinant à le stabiliser.

La porte s'ouvrit dans un sifflement, et Katherine Volkov apparut, ses cheveux noirs défaits, une tablette serrée contre sa poitrine. Ses yeux portaient leur propre tempête – peur, urgence, et quelque chose de plus profond. Cette expression, il ne l'avait vue qu'une fois : le jour où Tom, son ancien binôme, avait disparu dans les chambres de reconditionnement.

« Arthur. Tu dois me suivre. » Sa voix était basse, tranchante, un ordre enveloppé de désespoir.

Il se leva, le sol froid ancrant sa réalité. « Qu'est-ce qui se passe ? »

Elle jeta un regard aux caméras, puis à l'humanoïde endormi. Ses lèvres formèrent en silence : Tu es enfin transféré au niveau 24.

Son sang se glaça. « Pourquoi maintenant ? »

« J'ai convaincu Ava. Ton transfert est un sauvetage. Ava voulait t'effacer. » La voix de Katherine était un murmure tendu. « À la place, tu joueras dans les arènes… On bouge. Maintenant. »

Les arènes orbitales. L'échiquier suprême où se tranchaient les grands enjeux de ce monde. Deux équipes s'affrontaient pour le totem – un trophée conférant un droit souverain à l'un des cinq consortiums engagés. Seuls les meilleurs agents d'AVABase y combattaient.

Trois ans qu'Arthur attendait d'être déclaré apte au niveau 24, l'antichambre des champions. Il possédait le potentiel pour bouleverser n'importe quelle équipe – le catalyseur parfait. Mais sa docilité faisait défaut. Il questionnait les ordres, disséquait leur logique. Pire encore : son cerveau demeurait hermétique au recalibrage hebdomadaire d'Ava. Ce revirement soudain ne présageait rien de bon, mais sa confiance en Katherine était absolue. Ce soir, il la suivrait les yeux fermés.

◆ ◆ ◆

Ils s'engagèrent dans le couloir, les murs blancs stériles luisant faiblement sous les néons vacillants. Les pieds nus d'Arthur claquaient contre le sol, chaque pas une rébellion contre le rythme qu'Ava tentait de lui imposer. Katherine avançait comme une ombre, ses barrettes captant la lumière, son visage un masque de détermination. Elle avait survécu plus longtemps que tous les autres superviseurs – mutation, reconditionnement, effacement après deux ou trois ans constituaient la norme. Katherine, elle, persistait. Depuis combien de temps ? Personne ne le savait vraiment. Une certitude demeurait : elle survivait au complexe. Quant à son rapport avec Arthur, ils savaient tous deux qu'elle tenait trop à lui. Ils n'en parlaient jamais.

Le couloir s'étendait à l'infini, un labyrinthe de métal et de mensonges. La poitrine d'Arthur se serra, la pulsation verte s'intensifiant. « Où vais-je ? »

« Le département d'Alexandreï », répondit Katherine sans ralentir. « Le Dompteur. J'ai choisi ta cellule. Ton compagnon. Un dernier cadeau. »

Le Dompteur. Les murmures de ce nom hantaient les angles morts du complexe, échangés entre hybrides dans des instants volés. Un manipulateur d'esprits, un briseur de volontés. La gorge d'Arthur se noua. « Pourquoi lui ? »

Katherine ne répondit pas. Un sifflement aigu transperça l'air – un reconditionnement en cours. Quelque part, quelqu'un perdait sa couleur, son moi, son tout. Katherine s'immobilisa, sa main agrippant le bras d'Arthur. Les lumières vacillèrent, les plongeant dans l'obscurité.

Dans ce vide, Arthur sentit l'univers sous sa peau : le bourdonnement de ses implants, le flux calibré de son sang, le poids du regard d'Ava, même en son absence. La main de Katherine trouva la sienne, chaleur organique contre froid synthétique. Une mère. Une sœur. Une amie. De l'oxygène dans un monde qui étouffait.

Les lumières revinrent brutalement. Sa main avait disparu, mais sa chaleur persistait, un fantôme contre sa peau. « Arrête de poser des questions », dit-elle, lisant la tempête dans ses yeux.

Ils atteignirent les sas résidentiels. Arthur posa sa main sur le scanner, la pulsation verte s'intensifiant alors qu'il lisait son implant. « Une dernière chose », murmura Katherine, sa voix à peine audible. « C'est moi qui t'ai nommé. Arthur. Un nom humain pour quelqu'un qu'ils veulent déshumaniser. »

Ses yeux portaient un chagrin si vaste qu'il menaçait de les engloutir tous les deux. Le scanner bipa. La porte s'ouvrit dans un sifflement.

Katherine se détourna, disparaissant vers les quartiers de la classe S. La porte soupira en se refermant, scellant le destin d'Arthur. Il avança dans l'inconnu, seul.

Mais peut-être pas pour longtemps.

Dans les entrailles d'AVABase,
où le vert ment et les consciences se brisent,
Arthur avance vers sa destinée,
portant en lui la dernière étincelle d'humanité.

À suivre