Dans les yeux et l'esprit d'Oscar
Le couloir des quartiers résidentiels s'étirait devant Arthur, un tunnel de métal blanc, lisse et stérile comme les entrailles d'une machine. Une plaque murale luisait faiblement dans la pénombre : NIVEAU 24 - ACCÈS RESTREINT. L'étage des champions, où les rêves naissaient dans la sueur et mouraient dans le silence. Arthur réprima un frisson, ses pieds nus claquant sur le sol glacé, chaque pas résonnant comme une provocation dans le vide artificiel du corridor désert. Une flèche lumineuse pulsait à cinquante mètres, pointant l'ascenseur central. Il avança, le froid mordant ses talons, son souffle formant de légers nuages dans l'air aseptisé.
Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent dans un sifflement avant même qu'il n'effleure le panneau. Son implant l'avait trahi, comme toujours, télégraphiant ses moindres mouvements à la machine omniprésente. « Niveau 24 - Administration et quartiers classe A », annonça une voix synthétique, aussi tranchante qu'une lame. L'ascension fut brève, un murmure de pression dans ses tympans, comme si AVABase recalibrait l'univers pour mieux l'enserrer.
Malgré l'heure tardive, Arthur se dirigea vers l'intendance. Katherine avait tout prévu, fidèle à son efficacité chirurgicale. Un hybride de nuit, vieille génération aux yeux voilés comme des vitres poussiéreuses, lui tendit un paquetage sans un mot. Son visage, marqué par les ans et l'usure, semblait fondre dans les murs ternes. Arthur déplia l'uniforme noir, un éclat argenté attirant son regard : une tête de lion brodée sur l'épaule gauche, symbole de l'équipe d'Alexandreï, le Dompteur, son nouveau superviseur de classe S. Dans le sac, des chaussures d'entraînement, des accessoires réglementaires, une carte magnétique pour sa cellule de repos. « Le reste est préchargé sur votre compte », grogna l'hybride, sa voix râpeuse comme du métal rouillé. « Courtoisie de la Base. »
Chaussures aux pieds, uniforme enfilé, Arthur partit en quête de sa cellule. Le tissu neuf crissait contre sa peau, un contraste brutal avec le froid mordant du couloir.
« Difficile d'oublier quand tu squattes mon crâne », rétorqua-t-il, une ironie mordante dans la voix. « T'as fini ton petit tour ? Tu t'ennuies, alors tu viens me hanter ? »
« Vas-tu rester sage ? » insista Ava, son emprise pesant sur ses tempes comme une migraine électrique.
« T'inquiète, Ava. Je serai très gentil. » Son ton dégoulinait d'insolence, un sourire narquois étirant ses lèvres.
« Je garderai un œil sur toi. » La présence d'Ava vacilla, puis s'évanouit, laissant un silence abrupt. Une laisse relâchée… pour l'instant. Arthur s'immobilisa, déstabilisé. Un test ? Une faiblesse dans son emprise ? Il n'avait pas le temps de creuser.
Il posa sa paume sur le scanner de la chambre 324. La pulsation verte à son poignet clignotait, fidèle au mensonge. SENSIBLE, afficha l'écran avant de s'éteindre. Katherine l'avait prévenu : orange, puis rouge, et c'était le reconditionnement. La porte coulissa dans un chuintement.
Un frôlement ténu caressa sa conscience – pas Ava, pas ses circuits froids. Quelque chose d'organique, de chaud, comme une main invisible effleurant son esprit. Une présence qui ne forçait rien, mais s'attardait, curieuse. Arthur s'adossa au mur glacial, fermant les yeux. Une chaleur étrange apaisa la tension dans sa poitrine, comme un souvenir d'enfance qu'il n'avait jamais vécu.
La cellule était spartiate : deux couchettes, un bureau, des néons verts taillant des ombres anguleuses. Sur la couchette du fond, un garçon l'observait. Blond, visage rond, à peine dix-sept ans, des yeux verts pétillant d'une curiosité presque suicidaire dans un lieu où la curiosité tuait. Un livre usé trônait sur ses genoux – Le Morte d'Arthur. L'ironie fit tiquer Arthur. Une épée dorée émergeait d'un lac sur la couverture, scintillant sous la lumière crue. Le garçon referma le livre d'un coup sec à son entrée, le marque-page coincé au début. Il ne lisait pas. Il attendait.
Un silence électrique s'installa, tendu comme un câble prêt à rompre.
« Tu devrais t'allonger. T'as l'air d'avoir couru un marathon dans un mixeur. » La voix d'Oscar était légère, presque chantante, une chaleur absurde dans ce tombeau de métal.
Arthur, ses yeux bleus voilés par la fatigue, s'effondra sur sa couchette sans un regard. Un frisson remonta sa colonne – 70 % de circuits, une arme forgée pour ne rien ressentir, et pourtant, cette voix le perturbait. La pièce empestait le désinfectant, mais une odeur subtile s'accrochait à l'air – herbe coupée, un écho de vie qu'Arthur ne connaissait pas. Son corps trembla, une vieille réaction qu'il musela. Je progresse, pensa-t-il, serrant les dents. « Ça va passer », grogna-t-il.
Oscar resta immobile, mais sa présence emplissait l'espace – pas oppressante, juste… lumineuse. Comme un feu de camp dans une nuit d'acier. Le silence s'étira, ponctué par le bourdonnement lointain des ventilations.
« Sérieux, t'es sûr que ça va ? » Oscar glissa au bord de la couchette d'Arthur, ses baskets raclant le sol, son sourire hésitant mais sincère.
Arthur bondit, son corps de géant réagissant par instinct. TROP PRÈS, hurla son esprit. Oscar recula d'un bond, levant les mains comme un chiot pris en faute. « Oups, désolé ! J'oublie que tout le monde n'aime pas les câlins ici. » Il rit, un son clair, presque absurde dans cet enfer métallique.
Arthur le dévisagea, médusé. Une peur sourde monta en lui. Ce gamin blond, avec son visage d'enfant et ses yeux trop vivants, semblait hors de place, comme une fleur poussant dans une fissure de béton. Sa voix, ses gestes, sa chaleur – tout était étranger à l'hybride. La pulsation verte à son poignet vacilla, menaçante. Le rouge rôdait. « Qu'est-ce que tu fous ici ? T'es humain ? »
Oscar haussa les épaules, son sourire en coin dévoilant une fossette. « Faut bien que quelqu'un apporte un peu de vie ici, non ? »
« T'es quoi, alors ? »
Oscar se figea une fraction de seconde, son sourire vacillant, comme si la question touchait une corde sensible. « Techniquement augmenté. Quarante pour cent, mais qui compte ? Moi, c'est Oscar. » Il tendit une main, qui resta suspendue avant de retomber, gêné, face à l'immobilité d'Arthur.
Arthur ricana, un son rauque. « Quarante pour cent ? Aucun champion ne survit une arène orbitale avec si peu d'augmentation. Qu'est-ce qu'un gamin humain fout ici ? »
Oscar serra sa couchette, son livre glissant, l'épée dorée scintillant sous la lumière verte. « Je ne suis pas un gamin, j'ai eu dix-sept ans en février ! »
Arthur répondit, amusé : « Wow, dix-sept ans, t'es un vrai bonhomme… » Une pause. « Transféré dans l'unité d'Alexandreï ? »
« Comme toi. Ils disent que j'ai du… potentiel inexploité. » Oscar releva le menton, une lueur espiègle dans les yeux. Mais Arthur capta autre chose – une intelligence acérée, masquée par son enthousiasme juvénile.
Arthur l'observa : respiration vive, gestes spontanés, une énergie presque palpable. Quarante pour cent ne survivait pas ici. Pourtant, ce garçon semblait ancré, comme une racine dans le béton. « Tu caches un truc », dit Arthur, son ton plus curieux que méfiant.
« Peut-être. » Oscar cligna des yeux, faussement innocent. « On a tous nos petits secrets, non ? »
Arthur grogna, amusé malgré lui. « Tu cracheras le morceau un jour. Je suis Arthur. Appelle-moi H. »
Oscar attrapa son livre et le brandit comme un trophée. « Arthur ! Comme le mec là-dedans ! Un roi légendaire, avec Camelot, les chevaliers de la Table Ronde, tout le bazar ! » Ses yeux brillaient, comme s'il venait de découvrir un trésor.
Arthur cligna des yeux, déconcerté. « Euh… OK. J'ai jamais touché un de ces trucs. Je viens d'en bas. » Un sourire gêné étira ses lèvres, une fissure rare dans sa façade d'arme humaine.
Oscar rit, un son qui rebondit dans la pièce comme une balle. « T'as jamais lu un livre ? Mec, comment tu fais pour t'évader de cet enfer ? On va réparer ça. »
« Kat t'a dit que je serais là ? » demanda Arthur, testant.
« Ouais, elle m'a briefé. » Le surnom – Kat – passa naturellement, mais Oscar nota la réaction d'Arthur. « Elle m'a rien dit sur toi, par contre. J'étais pas prêt à quitter mon unité. Mais franchement, être avec toi… c'est un peu comme… »
« Oscar. » La voix d'Arthur coupa net, son regard accrochant un coin de la pièce. Une lumière rouge clignotait, à peine visible dans la pénombre verdâtre.
Le complexe pulsait son rythme nocturne. Un bourdonnement monta des murs, suivi de trois pulsations brèves dans le couloir. Leurs regards se croisèrent, l'humour d'Oscar s'évanouissant instantanément.
« Inspection matinale », murmura-t-il, glissant son livre sous l'oreiller avec une rapidité d'expert.
Ils restèrent figés, le souffle suspendu, tandis que les pas s'éloignaient.
Dans les profondeurs d'AVABase,
deux destins s'entrelacent dans l'ombre.
L'un porte le poids du métal,
l'autre, le fardeau de l'humanité.