Tome II · L'Éveil
Chapitre IX

La Salle Grise

« Il existe des vérités qu'on ne peut comprendre qu'en les vivant,
et des liens qu'on ne peut nommer qu'en les brisant. »

Jour 28

Les entraînements débutaient à 5h30 précises. Chaque session mimait les arènes futures : imprévisibles, brutales, mortelles.

Alexandreï ne punissait jamais directement. Il préférait les simulations où l'échec menait à l'infirmerie. Bras en écharpe, broches dans les os — peu importait l'état, on continuait. Sa méthode forgeait des survivants.

Oscar progressait trop vite pour ses 40% d'augmentation supposés. Sa présence au Niveau 24 alimentait les théories. Vera harcelait Alexandreï de questions qu'il esquivait. Était-il un espion ? Un prototype ? Et pourquoi Arthur le protégeait-il avec tant de ferveur ?

Arthur brillait dans cet environnement hostile — force, vitesse, adaptabilité. Il habitait les simulations comme s'il en faisait partie. Mais il avait un défaut majeur : il n'obéissait pas.

Il avait naturellement pris le leadership, éclipsant Vera. Alexandreï peinait à le contrôler. Quand Arthur dirigeait, il surestimait les capacités de ses partenaires, les plaçant dans des situations impossibles. Le dos d'Arthur portait désormais les marques du fouet énergétique — témoignages de sa résistance.

Chaque soir, même rituel : Oscar au régénérateur, puis Arthur pour ses punitions. Leur seul réconfort résidait dans leur connexion mentale — un flux continu de pensées partagées, comme des jumeaux psychiques.

❖ ❖ ❖

Jour 35 — Le Bassin

L'eau chlorée brûlait les poumons d'Oscar. Arthur flottait à ses côtés avec une aisance surnaturelle. Vera glissait comme une créature aquatique.

Oscar suffoquait. Sa vision se pixellisait.

Remonte.
Encore un peu.
Oscar, maintenant !

Il creva la surface. Trois minutes vingt-sept. Record personnel.

Nix
Le petit poisson progresse.

Le sifflet d'Alexandreï trancha l'air. « Rotation ! Parcours de combat ! »

L'Infirmerie

Oscar s'effondra contre le mur stérile, les nano-sutures tissant dans sa chair. Quatrième visite cette semaine.

Arthur était resté jusqu'à l'arrivée des médic-bots, ses mains tremblantes laissant des empreintes sanglantes sur les épaules d'Oscar.

« Tu ne peux pas continuer comme ça. »

T'as une solution ?

Vera surgit. Arthur bondit vers la fenêtre, feignant de contempler les cuves phosphorescentes du Niveau 25 en contrebas.

Vera
J'ai analysé tes stats. Résistance : +15%. Vitesse : +8%. Ta synchronisation neurale grimpe exponentiellement.

« Et alors ? »

Vera
Un 40% ne survit pas trois semaines au Niveau 24. Tu es protégé. Par qui ? Pourquoi ?

Oscar explosa : « Je suis au mauvais endroit au mauvais moment. Tu crois que j'aime me faire déchiqueter pour jouer la comédie ? »

Arthur s'interposa, forçant Vera à reculer.

« Pour qui tu te prends ? Son garde du corps ? »

La porte s'ouvrit à la volée. Alexandreï.

« Oscar, Arthur. Salle grise. Test avancé. » Son regard glissa vers Vera. « Toi, plus tard. »

« La salle grise pour des nouveaux ? C'est du gâchis énergétique. »

« Ils ne sont plus nouveaux. J'ai quelque chose à vérifier. »

Oscar se redressa, grimaçant. « Je ne suis pas prêt— »

« Tu le seras. » La main d'Alexandreï s'abattit sur son épaule. « Ou tu ne seras plus rien. »

Arthur serra les poings, détournant le regard. Alexandreï nota la réaction.

Tiens bon.
Je suis juste de la viande à découper...
Prométhée s'en est sorti, non ? Son foie repoussait chaque nuit. Comme toi avec le régénérateur.

Alexandreï, satisfait, aboya : « Qu'est-ce que vous attendez ? Bougez ! »

❖ ❖ ❖

La Salle Grise

La sphère de cinquante mètres avalait la lumière. Oscar reconnut l'arène où Arthur avait brillé contre l'équipe B-24, où lui-même avait frôlé la mort.

Alexandreï manipula le panneau holographique. « Un labyrinthe cubique. Chaque salle : cube de trois mètres, six portes. Pièges variés — lasers, gaz, mécaniques. Zones de repos limitées à trente secondes. Trouvez la sortie en une heure ou le labyrinthe se verrouille définitivement. »

Les murs vibrèrent. Des cubes métalliques s'élevèrent. Le chronomètre s'alluma : 60:00.

Premier Cube

Oscar toucha le mur. Les murmures affluèrent : Danger imminent.

« Porte sud, » dit-il rapidement.

Des lames circulaires jaillirent des murs. Arthur plaqua Oscar contre une paroi, esquivant une lame qui frôla leur peau. Il roula, entraînant Oscar. Une lame entailla son bras.

Putain !
Bouge ! Suis mon rythme !

Arthur poussa Oscar vers la porte. « Ouvre ! »

Oscar plaqua ses paumes. La porte s'ouvrit. Ils plongèrent.

58:12.

Deuxième Cube

Illusions optiques. Portes infinies miroitantes. Compte à rebours au plafond : 45 secondes avant électrification.

En bas ! Une trappe !

Ils la forcèrent ensemble. Les arcs électriques dansaient déjà. Ils glissèrent dedans.

56:45.

Troisième Cube

Lumière rouge sang. Panneau central entouré de tentacules mécaniques fouettants.

Oscar s'approcha. Le code déferlait dans son esprit — le labyrinthe était un programme vivant. Un tentacule s'enroula autour de sa cheville.

Arthur chargea, déchirant le métal à mains nues. « Hacke cette saloperie ! »

Oscar se concentra. Le code se plia — pas une augmentation, quelque chose de plus profond. Les cubes se réalignèrent. Un corridor direct s'ouvrit.

Ils émergèrent en trente minutes. Record absolu.

Révélation

Alexandreï les attendait.

« Comment ? »

« J'ai trouvé un pattern mathématique, » mentit Oscar.

Arthur intervint : « Synchronisation parfaite. J'analysais les pièges, Oscar calculait les trajectoires. »

Alexandreï brandit sa tablette. Les courbes défiaient la logique.

« Oscar n'est pas augmenté à 40%. » Il rangea l'appareil. « Il n'est pas augmenté du tout. »

Silence de plomb.

« Mes implants... »

« Des trackers. Le minimum pour AVABase. » Alexandreï s'approcha. « Katherine t'a bien caché. Mais si le Consortium découvre que j'ai entraîné un humain non-augmenté... »

La menace flottait.

Pour te cacher. Un humain normal ne peut pas parler aux machines. Sauf s'il a été conçu pour.

« Le Projet Synergy, » continua Alexandreï. « Tu es un pont entre l'humain et la machine. Avec Arthur, vous pourriez révolutionner les arènes. »

« C'est illégal, » objecta Arthur. « Ava-Prime ne nous laissera pas faire. Cette simulation est surveillée. »

Alexandreï sourit. « Niveau 24, juste au-dessus du laboratoire d'Ava-Prime. Si elle voulait vous arrêter, ce serait fait. Elle observe. Elle attend. Elle veut voir jusqu'où vous irez. »

Il se tourna vers la caméra.

« Arthur et Oscar. Deux moitiés d'un tout. Ensemble, ils forment quoi ? Une arme ? Une conscience hybride ? »

Il les fixa.

« Séparés, vous êtes limités. Ensemble, vous pourriez briser le système. Ou le système pourrait vous briser. »

« On est des cobayes, » murmura Oscar.

« Vous êtes une arme en construction. Tout le monde attend de voir qui tiendra la gâchette. » Alexandreï se dirigea vers la sortie. « Oscar, arrête de lutter contre ta nature. Tu n'es pas faible parce que tu es humain. Tu es unique pour cette raison. »

❖ ❖ ❖

Ce Soir-là

Dans l'obscurité de leur cellule, les murs d'AVABase respiraient. Oscar fixait le plafond, son corps alourdi par une fatigue que le régénérateur ne pouvait effacer. Arthur était immobile sur sa couchette, mais leur lien mental vibrait entre eux.

Tu dors ?
Non.

Oscar roula sur le côté. « Qu'est-ce qu'on est ? Des marionnettes ? »

« Alexandreï veut nous faire douter. »

« Dans le labyrinthe, on était plus que synchronisés. Comme un seul esprit. »

Tu l'as senti aussi.

Des images floues affluèrent — des souvenirs qui n'étaient pas les siens. Des cuves phosphorescentes. Une voix féminine murmurant Arthur.

« Katherine t'a nommé ? »

Arthur se redressa, ses yeux luisant. « J'étais un prototype sans désignation. Elle m'a regardé et a dit 'Arthur'. Comme une évidence. »

« Elle t'a créé ? »

« Non. Ava m'a créé. Mais Katherine m'a donné une identité. Plus qu'un numéro de série. »

Elle savait. Depuis le début.

« Elle t'a donné une raison d'être, » murmura Oscar.

Arthur fixa les cuves par la fenêtre. « Elle disait que j'étais différent. Puis elle t'a amené. Comme si on était les deux faces d'une même pièce. »

« Ses expériences ? »

« Non. » Arthur se tourna vers lui, intense. « Elle t'aime. Je l'ai vu. Moi, elle me protégeait. Toi, elle t'a choisi. »

Oscar sentit son cœur cogner. « Et toi ? »

Arthur laissa échapper un rire amer. « Un outil qu'elle a rendu humain ? Mais toi et moi... on est liés par quelque chose de plus grand. »

« Comme quoi ? »

Arthur ne répondit pas immédiatement. « Dans le labyrinthe, tu as plié le code. Sans augmentations. Moi, je ne peux pas. Je cours, je frappe, je calcule. Toi, tu parles aux machines. »

« Et alors ? »

« Sans toi, je suis une machine avec un nom. Avec toi, je comprends ce que Katherine voyait. »

« Si Ava-Prime nous observe ? »

Arthur jeta un œil à la caméra. « On joue leur jeu. On fixe nos règles. »

« Pourquoi tu prends les coups pour moi ? »

Arthur resta immobile. « Sans toi, je calcule. Je survis. Je ne vis pas. Tu me rappelles que je suis plus qu'un algorithme. »

Oscar sentit quelque chose se nouer en lui. « Sans toi, je suis un punching-bag. »

Arthur sourit vraiment pour la première fois. « Ensemble ? »

« Qu'est-ce qu'on est ? »

« Un problème qu'ils n'ont pas vu venir. » Arthur posa une main sur son épaule. « Pas des frères. Pas des coéquipiers. Quelque chose qu'ils ne peuvent pas nommer. »

« On reste ? »

Arthur hocha la tête. « On trouve ce qu'on est vraiment. »

Dans l'obscurité, le pouls d'AVABase semblait répondre, comme si le Niveau 25 écoutait et calculait.

Deux êtres découvrant que parfois,
l'arme la plus dangereuse n'est ni la force ni l'intelligence —
c'est la connexion entre deux âmes qui ne devraient pas exister,
et qui, pourtant, existent.

À suivre