L'Unité 24
Dans l'une des box-infirmeries aseptisées du Niveau 24, l'air sentait l'antiseptique et le métal froid. Les poumons d'Oscar râpaient à chaque inspiration, comme si du papier de verre s'était logé dans sa poitrine. Les scanners médicaux projetaient des éclats rouges sur l'écran, révélant des micro-lésions laissées par l'eau cyan qu'il avait inhalée. Chaque souffle lui arrachait une grimace, une douleur sourde pulsant au rythme de son cœur.
Le docteur, un hybride aux traits fatigués, tapotait sa tablette sans lever les yeux. « On pourrait envisager quelques ajustements, mais les ordres viennent d'en haut. Désolé, petit. Je suis obligé de te déclarer "Apte au service". » Sa voix était mécanique, dépourvue d'empathie. Puis, avec un sourire narquois : « La prochaine fois, évite de boire la piscine. » Celui-ci avait dû être augmenté avec une extension "humour thérapeutique". Oscar n'en était que plus déprimé.
Adossé au chambranle de la porte, Arthur observait l'auscultation en silence. Sa pastille verte pulsait faiblement sur son poignet. Depuis l'incident dans la cage, un fossé s'était creusé entre les deux garçons dont la connexion s'était pourtant établie à la vitesse de l'éclair. À présent, cette expérience — trop intime, trop tordue pour être mise en mots — avait fragilisé leur lien. Ils n'avaient pas échangé un regard, pas prononcé une parole.
Le regard d'Arthur pesait dans la pièce, lourd, presque tangible. « Debout, » lâcha-t-il enfin, brisant le silence. « Entraînement dans trente minutes. »
Oscar se redressa, ses jambes tremblantes sous l'effort. Il vacilla. Arthur fit un pas vers lui, instinctif, avant de s'arrêter net. Une distance nouvelle s'était installée entre eux, âpre, indéfinissable. Oscar croisa son regard, un éclat de défi dans les yeux.
« Je marche seul, » murmura-t-il, les dents serrées.
Un mensonge. Arthur ne répondit pas, se contentant d'un soupir, mais ses yeux trahissaient un éclat de doute, vite étouffé. Il ne comprenait pas ce qui se passait dans la tête d'Oscar. Ce dernier semblait avoir volontairement fermé la porte à toute communication. Quelque chose avait changé dans son regard, mais Arthur n'arrivait pas à en déterminer la raison.
- Salle de Briefing
La salle de briefing vibrait d'une tension palpable. Six silhouettes en combinaison noire, ornées d'un lion d'argent sur l'épaule, se tenaient alignées. L'élite de l'Unité A-24. Alexandreï entra, ses dents d'acier scintillant sous la lumière crue des néons. Son visage, impassible, semblait taillé dans le marbre.
« Vos nouveaux coéquipiers, » annonça-t-il d'une voix tranchante. « Ils remplaceront Nidae et Mika. Je vous présente Arthur : hybride, 70 %, et Oscar : augmenté, 40 %. »
Un ricanement fusa dans la salle. Vera, cheveux blancs rasés, haussa un sourcil. « Quarante pour cent ? C'est une blague ? »
« C'est un ordre, » coupa Alexandreï, son ton ne laissant place à aucune discussion. « Vera, tu diriges. Simulation complète. Vous affrontez l'Unité B-24. »
Vera jaugea Oscar. Sa respiration sifflante et ses membres encore tremblants ne lui inspiraient aucune confiance. « Il s'effondre en cinq minutes, » lâcha-t-elle. « Il est à moitié mort. Qu'est-ce qu'il a eu ? »
« Submersion matinale, » répondit Alexandreï. « Il a survécu. Il survivra aujourd'hui, ou il dégage. »
Les présentations furent brèves, presque mécaniques. Jin, le vétéran aux cicatrices discrètes mais éloquentes. Les jumeaux, Nix et Nox, dont les respirations synchronisées trahissaient une connexion inquiétante. Tam, le technicien, toujours à pianoter sur un gadget. Et Rhea, dont les pupilles mécaniques — cercles concentriques hypnotiques — analysaient chaque détail avec une précision inhumaine. 90 % machine.
Arthur rompit le silence. « Le totem ? »
Tam ricana. « Une fiole corrosive. Si tu la casses, on brûle tous. Simple, non ? »
« Sauf que B-24 la veut aussi, » ajouta Jin, son ton plus grave. « Pétra les a fouettés après leur dernière défaite. Ils seront enragés. Ils risquent de ne faire qu'une bouchée du joli minois. » Il fit un mouvement du menton en direction d'Oscar.
« C'est vrai qu'il est chou, le nouveau. On en mangerait, » plaisanta Nix. Les autres riaient — une façon de détendre l'atmosphère ? Oscar ne savait plus où se mettre.
Arthur s'avança, son regard dur. « Ça suffit. »
Vera esquissa un sourire moqueur. « Le nouveau protège son faible coloc ? Ici, pas de câlins. »
« Bouclez-la, » trancha Alexandreï. « En route. »
- Sas de Préparation A-24
Le sas de préparation ressemblait à un cocon de métal froid, oppressant. Oscar posa sa paume contre la paroi courbe, cherchant à s'ancrer dans la réalité. De l'autre côté de la vitre, un membre de B-24 faisait craquer sa nuque — une fois, deux fois, trois fois. Un geste méthodique. Après, ses mains tremblaient légèrement.
Même lui, songea Oscar. Même lui a peur.
Jin fixait le vide, perdu quelque part dans sa tête. Vera vérifiait son plastron pour la énième fois, tripotant les attaches dans un rituel nerveux qui ne trompait personne. Les jumeaux respiraient ensemble, inspirant et expirant avec une synchronisation si parfaite qu'elle en devenait inquiétante. Seul Arthur restait immobile, ses doigts glissant sur le manche de sa lame thermique comme on caresserait la joue d'un amant.
La voix d'AVA résonna dans le sas, vibrant jusque dans leurs os. Le plastron d'Oscar vira immédiatement à l'orange — stress détecté. Celui d'Arthur pulsait d'un vert imperturbable. Leurs regards se croisèrent une fraction de seconde avant qu'Oscar ne détourne les yeux.
Arthur fronça légèrement les sourcils. Qu'est-ce qui lui prend ? L'attitude froide d'Oscar le déconcertait.
Arthur pencha la tête, comme s'il écoutait une voix que lui seul entendait. « Conduits hélicoïdaux, » murmura-t-il. « Si on passe par la maintenance, on gagne trois minutes. »
Vera pivota brusquement vers lui. « Comment tu peux savoir ça ? »
Arthur cligna des yeux, visiblement surpris par sa propre certitude. Un instant de flottement, puis il haussa les épaules avec une désinvolture forcée. « Je le sais, c'est tout. »
La porte du sas s'ouvrit dans un sifflement hydraulique. Une vague de chaleur les frappa comme une gifle, l'air brûlant s'engouffrant dans leurs poumons. Sans hésiter, Arthur plongea le premier dans l'arène.
- Les Entrailles
L'arène était un cauchemar de métal et de vapeur. Tuyaux rouillés, sifflements toxiques, parois suintantes — un labyrinthe conçu pour broyer les faibles. Le sol tremblait sous le grondement des machines, et l'air brûlait comme de l'acide dilué.
« Principal ou maintenance ? » demanda Vera, déjà essoufflée derrière son masque.
Arthur ne répondit même pas. D'un mouvement fluide, presque dansé, il arracha la grille d'accès et disparut dans le conduit. Pas d'hésitation. Pas de réflexion. Juste l'évidence du geste parfait.
« Merde... » Vera resta figée une seconde, stupéfaite. « Il est quoi, ce type ? »
Le conduit hélicoïdal aurait dû être un piège — étroit, étouffant, imprévisible. Mais Arthur y glissait comme de l'eau, virant aux intersections avant même qu'elles n'apparaissent. Ses mouvements avaient cette fluidité hypnotique des champions d'arène, cette grâce mécanique que les spectateurs payaient des fortunes pour admirer dans les combats orbitaux.
Il ne court pas, réalisa Jin derrière. Il danse.
L'équipe peinait, larguée. Vera, pourtant cheffe d'unité depuis trois ans, se retrouvait réduite à suivre aveuglément. Les jumeaux, d'habitude parfaitement synchronisés, trébuchaient dans leurs propres mouvements. Même Rhea, avec ses augmentations à 90%, semblait dépassée par la vitesse d'analyse d'Arthur.
Oscar, en queue, rampait dans une agonie silencieuse. Mais entre deux quintes de toux, il observait. Et ce qu'il voyait confirmait l'horrible vérité entrevue dans la cage : Arthur n'était pas humain. Pas vraiment. Il était calibré. Conçu. Une arme parfaite déguisée en garçon.
Ils débouchèrent dans une salle des machines — chaos de pistons géants et de passerelles tremblantes. L'équipe s'effondra contre les parois, haletante. Arthur, lui, restait debout, respirant à peine plus vite qu'au repos.
« Comment... comment tu savais le chemin ? » haleta Vera, une pointe de peur dans la voix.
Arthur tourna la tête vers elle, et pour la première fois depuis leur entrée, il sembla surpris. Comme s'il venait de réaliser qu'ils étaient encore là.
« Je... » Il fronça les sourcils. « Je ne sais pas. Je le vois. »
La voix d'AVA les ramena à la réalité. Rhea scanna frénétiquement les environs, ses pupilles mécaniques bourdonnant sous l'effort. « Trois chemins. Je ne peux pas analyser assez vite les— »
« Milieu. » Arthur avait déjà parlé, les yeux mi-clos, comme en transe. « Ventilateurs en séquence 3-2-3-2. Gauche : mines thermiques à retardement. Droite : propre mais quinze minutes de détour. »
Tam laissa échapper un rire nerveux. « Tu peux pas savoir ça. C'est impossible. Les configurations changent toutes les— »
Arthur rouvrit les yeux. Et sourit. Un sourire qui glaça le sang d'Oscar — pur, affamé, vivant.
« Regardez-moi faire. »
Il plongea dans le couloir central avant que quiconque puisse répondre. Et malgré leur terreur croissante, malgré cette certitude qu'ils suivaient quelque chose qui n'était plus tout à fait Arthur, ils le suivirent.
Parce que dans les arènes, on suit toujours le champion.
- La Course
Les passerelles métalliques surplombaient des bassins d'acide bouillonnant, leur surface verte phosphorescente comme une promesse de mort liquide.
Arthur ne courait pas — il flottait, chaque mouvement calibré, chaque geste une équation résolue avant même que le problème n'apparaisse. Piston descendant ? Il roulait dessous avec trois secondes d'avance. Jet de vapeur ? Son corps pivotait déjà, la chaleur effleurant à peine sa combinaison.
Oscar, à l'arrière, reconnaissait cette transe. La même qu'sur les toits. Cette façon qu'avait Arthur de se perdre dans son propre flux, de devenir pure action. Sauf que cette fois, ce n'était pas dans sa tête — c'était dans chaque fibre de son corps.
Une créature synthétique jaillit d'un conduit, pinces écartées, œil rouge pulsant.
Arthur, au-dessus !
Oscar projeta la pensée de toutes ses forces, cherchant cette connexion qui s'était établie dans la cage. Un instant, il crut voir Arthur tressaillir — reconnaissance ? Mais non. La lame s'enfonçait déjà dans le gyroscope de la machine, précise, mortelle. Arthur l'avait vu venir depuis le début.
« TX-47, » murmura Arthur en passant, comme s'il nommait un vieil ami.
Tu m'entends ? Oscar insista, forçant sur leur lien mental. Je sais que tu m'entends.
Arthur continua d'avancer, mais Oscar capta quelque chose — une fermeture délibérée, comme une porte qu'on claque. Il ne l'ignorait pas. Il le rejetait. Volontairement.
Tam glissa sur une passerelle humide. Sa main chercha la rambarde, la rata de deux centimètres. Le vide béant en dessous, l'acide qui attendait.
Jin plongea, attrapa Tam par le col, le tira en arrière. « Putain, fais gaffe ! »
Arthur ne s'était même pas retourné.
Tam a failli tomber ! Oscar hurla mentalement, désespéré.
Cette fois, il sentit distinctement la réponse d'Arthur — pas des mots, juste une sensation. Je sais. Jin l'a rattrapé. Pas mon problème.
Oscar sentit son estomac se nouer. C'était exactement comme sur les toits, sauf qu'au lieu de l'entraîner dans son vertige mental, Arthur l'excluait de son vertige physique. Il était seul dans son flow, et tout le reste — l'équipe, Oscar, le danger pour les autres — n'était que bruit de fond.
- Salle Centrale
L'atmosphère changea brutalement. Plus dense, vibrante, les dents grinçant sous des fréquences invisibles. Au centre de la salle, suspendue sur un réseau de poutrelles instables, la fiole verte pulsait comme un cœur toxique.
Oscar sentit immédiatement l'anomalie. Les vibrations étaient désynchronisées, un piège en attente. « Résonance instable, il faut— »
« Assaut frontal, » trancha Vera, coupant court. « Arthur, tu me couvres et— »
Le vide. Arthur avait déjà sauté.
« ARTHUR, PUTAIN ! »
Mais il était parti, bondissant de poutrelle en poutrelle avec une précision chirurgicale. Chaque pas tombait dans le creux exact entre deux vibrations, comme s'il dansait sur une partition qu'il était le seul à entendre.
C'est ça, réalisa Oscar avec horreur. Il entend la musique de l'arène.
Le leader de B-24 surgit — un colosse augmenté, poings massifs chargés d'énergie cinétique. Le coup fusa, assez puissant pour briser un mur.
Arthur pencha simplement la tête. Le poing passa à deux millimètres de sa tempe. Dans le même mouvement fluide, sa main se referma sur la fiole.
Arthur ! Oscar tenta une dernière fois. Les poutrelles vont—
Je sais.
La réponse, froide et claire. Arthur savait. Il avait toujours su. Et il s'en fichait.
Le métal hurla.
- La Chute
Les poutrelles cédèrent en cascade, un domino de métal tordu. Arthur était déjà en l'air, son corps vrillant avec une grâce impossible, la fiole serrée contre sa poitrine comme un bébé.
Oscar le vit au ralenti — ces yeux vides de toute émotion, ce visage serein dans la chute. Pas de peur. Pas d'adrénaline. Juste la certitude absolue du mouvement parfait.
Trois membres de B-24 tombèrent, aspirés par les extracteurs d'urgence dans des hurlements métalliques.
Arthur atterrit. Un genou au sol, absorption parfaite de l'impact. Il se redressa, leva la fiole.
Victorieux. Seul. Complet.
Oscar sentit la bile monter. Un peu de vomi dans sa bouche, acide et amer. Il déglutit, le goût restant comme un rappel de ce qu'il venait de voir.
Ce n'était plus le garçon fragile qui comptait ses battements de cœur. C'était la machine qu'il avait entrevue dans la cage, celle qui l'avait sauvé sans vraiment le voir.
« Point trois secondes, » commenta Rhea, admirative malgré elle. « Temps de réaction en dessous du seuil humain. »
Arthur tourna la tête vers eux. Son regard balaya l'équipe, s'arrêta sur Oscar. Un instant de reconnaissance — puis rien. Comme si Oscar était un étranger.
Tu nous as oubliés, pensa Oscar.
- Dissolution
Salle grise. L'arène dissoute. La fiole verte entre les mains d'Arthur.
L'équipe se regroupait lentement, une distance nouvelle entre eux et Arthur. Pas physique. Plus profonde.
"La première d'une longue série." Arthur fit tournoyer la fiole entre ses doigts.
Elle rit — un son rare, presque rouillé. "Modeste avec ça ?"
"Laisse-moi savourer." Arthur écarta les bras, pivotant sur lui-même dans une parodie de révérence. L'équipe éclata en applaudissements nerveux, quelques "hourra" fusant. Tous semblaient galvanisés.
Sauf Oscar. Adossé au mur, il les regardait avec des yeux de chien battu. Cette célébration lui donnait envie de vomir. Encore.
Jin s'approcha, examina son épaule ensanglantée. "Faut désinfecter ça." Plus bas, presque un murmure : "Ton pote... c'est quoi exactement ?"
Oscar ne répondit pas. Son regard restait rivé sur Arthur — admiré, craint, et terriblement seul au milieu de sa gloire.
Les jumeaux, à l'unisson : "Performance optimale. Recommandation : suivre les directives d'Arthur."
Tam acquiesça, encore tremblant de sa quasi-chute. "Il savait tout. Les chemins, les robots, les résonances... Comme s'il avait construit ce putain d'endroit."
Un silence pesant s'installa. Le genre qui dit tout sans rien dire.
La porte s'ouvrit. Alexandreï entra, son regard d'acier balayant la scène avant de se fixer sur Arthur.
"Impressionnant." Il traversa la pièce, saisit Arthur par les épaules, le serra contre lui dans une accolade brutale. "On a un nouveau champion."
Arthur resta rigide dans l'étreinte, ni rejetant ni acceptant le contact.
"La fiole ?"
Arthur la tendit. Alexandreï l'examina, la lumière verte se reflétant dans ses dents métalliques.
"Tu as pris le commandement."
"Instinct."
Le Dompteur sourit — ce sourire de prédateur qui reconnaît un de ses semblables. "Mieux que ça. Tu as la grâce. La vraie. Celle qu'on ne peut pas enseigner."
Son regard glissa vers Oscar, toujours effondré contre le mur. "Toi. Infirmerie. Régénérateur ce soir." Sa voix se durcit, tranchante comme une lame. "Demain, opérationnel ou dehors. Pas de troisième chance."
Oscar hocha la tête. Mais ses yeux restaient sur Arthur, qui venait de se dégager de l'étreinte d'Alexandreï avec cette même indifférence polie qu'il affichait depuis leur sortie du conduit.
Il nous a vraiment oubliés, pensa Oscar. Ou peut-être qu'on n'a jamais existé pour lui.
- Couloir vers les Cellules
Les pas d'Arthur résonnaient dans le couloir — réguliers, mécaniques. Oscar traînait derrière, l'épaule en feu, la bile encore acide sur sa langue.
"Tu as changé là-dedans."
Arthur s'arrêta net. Se retourna lentement, et Oscar vit quelque chose passer dans ses yeux — du soulagement ? Enfin tu me parles.
"Je sais."
"Tu aimais ça." La voix d'Oscar tremblait légèrement. Je t'ai appelé. Dans l'arène. Tu m'as fermé la porte.
"Oui."
Le mot flotta entre eux. Simple. Sans excuse.
Arthur le fixait intensément. "C'était pur."
Pur? Le mot explosa dans la tête d'Oscar. Un rire amer monta, étranglé par des larmes qu'il refusait de verser.
"Tam a failli tomber."
"Jin l'a rattrapé."
Si simple. Si détaché. Oscar sentit quelque chose se briser en lui. Il accéléra, dépassa Arthur, franchit le seuil de leur cellule en premier — une petite victoire pathétique.
Arthur le suivit. La porte à peine fermée, il saisit le bras d'Oscar, le força à se retourner. Leurs visages à quelques centimètres.
"Tu voulais quoi ? Que je tombe avec toi ?"
Les mots cognèrent contre les tempes d'Oscar. Sa mâchoire se contracta.
"Je voulais que tu regardes en arrière."
"Pourquoi ?"
"Parce que c'est ce que font les humains."
Le silence s'épaissit. Arthur pencha la tête — ce geste d'analyse qu'Oscar commençait à haïr.
"Je ne suis pas—" Stop. Froncement de sourcils. "Je ne sais pas ce que je suis."
Oscar s'arracha à sa prise, s'effondra sur son lit. La douleur explosa — épaule, côtes, âme.
"Putain..." Les larmes montaient, brûlantes, incontrôlables. "Je suis fatigué, Arthur. Fatigué d'être le boulet. Le 40%." Sa voix se brisa. "Te voir comme ça... lui céder du terrain... ça me dégoûte."
Arthur se raidit. "Si tu parles de Prime, elle ne gagne rien. Ce que tu as vu, c'était moi. Rien qu'elle. Moi seul."
Les mots tombèrent dans la pièce comme des pierres.
"Et tu n'es pas un boulet." Pas une once d'hésitation dans sa voix. "Même si là, tout de suite... tu es le seul à ne pas voir ce que je viens d'accomplir comme un exploit."
Oscar releva la tête, ses yeux rouges fixant Arthur avec une intensité nouvelle.
"Parce que ça n'en est pas un. C'est facile d'être un monstre." Les mots sortirent, venimeux. "Surtout quand on a été programmé pour."
Le visage d'Arthur se ferma. Quelque chose vacilla dans ses yeux — de la douleur ? Il détourna le regard.
"Wouah." Un rire sans joie. "Je m'attendais pas à une déclaration d'amour mais là... Tu y vas fort."
Le silence retomba, lourd de mots qu'ils ne diraient pas.
Oscar ferma les yeux. Les larmes coulaient maintenant librement, traçant des sillons salés sur ses joues. Il s'en foutait.
"Il faut le régénérateur," murmura Arthur. Sa voix avait perdu toute dureté.
"Je sais."
"Tu ne peux pas. Seul."
"Je sais."
Un mouvement. Arthur traversa la pièce, s'agenouilla près du lit d'Oscar. Cette proximité soudaine — ni dominante ni distante. Juste... là.
Il tendit la main. Paume ouverte. Attente.
"Viens."
Un mot. Mais dans ce mot, Oscar entendit autre chose. Je suis désolé.
- Régénérescence
Le régénérateur pulsait dans la pénombre — rectangle phosphorescent, vivant, moqueur. Oscar fixait l'empreinte lumineuse, sa main tremblant au-dessus comme au bord d'un précipice.
Contact.
La douleur explosa — lames chauffées à blanc perforant la chair. Dix secondes. Il arracha sa main, haletant.
Arthur dans l'encadrement. Immobile. Observateur.
Deuxième tentative. La main d'Oscar hésita, descendit, toucha. Vingt secondes. Ses genoux lâchèrent. Un cri s'étrangla dans sa gorge.
"Pas quinze minutes." Les mots sortaient hachés, désespérés.
"Je sais." La voix d'Arthur, calme. "Tu ne peux pas. Pas encore."
"Je pars demain alors."
"Sûrement pas."
La réponse claqua, définitive. Arthur traversa la pièce — trois pas décidés. Sa chaleur enveloppa Oscar par derrière. Bras qui encerclent. Main sur la sienne. Pression ferme contre le régénérateur.
"Respire."
La douleur muta — plus profonde, partagée maintenant. Oscar voulut fuir. Arthur était un roc dans son dos.
L'épaule craqua en se remettant. Hurlement. Les doigts d'Arthur : inflexibles.
Minute cinq. Les côtes se reformaient, méthodiques, cruelles.
"Pourquoi—"
"Chut." Souffle chaud contre l'oreille. "Je n'ai pas changé. Je cache juste mieux." Pause. "Laisse-moi te montrer à quoi quelqu'un comme moi peut servir."
Les larmes vinrent. Sel et souffrance mélangés. Oscar les laissa couler.
Minute huit. Réalité floue. Contours qui dansent.
"Non." Plus ferme. "Reste présent. Ton esprit commande. La tête contrôle la douleur, la peur, les doutes." Les mots martelés comme une incantation. "Ton potentiel est là. Sers-t'en. Puise en toi les ressources pour dompter le reste."
Oscar s'ancra à cette voix. Cette certitude. Cette main qui refusait de céder.
"Dans l'arène... ce que tu es devenu..."
"Pas devenu. Révélé." Direct. "Pour la première fois, moi. Sans filtre."
"Tu n'as pas peur de ça ?"
Silence. Respirations synchrones dans l'obscurité.
"C'est mieux que le vide." Arthur resserra légèrement son étreinte. "Je ne suis pas un hybride. Pas un humain non plus. Mais ce n'est pas parce que ma façon d'être ne correspond pas à tes attentes que je n'ai pas le droit d'exister. D'être moi."
Les mots flottèrent entre eux — revendication douce mais absolue.
Minute douze. Forces qui fuient. Arthur maintient — pas violence, ancrage.
"Qu'est-ce que tu es alors ?"
Long silence méditatif.
"Quelqu'un. Une personne, quelle que soit ma nature." Sa voix s'adoucit. "Une personne capable d'être bonne à quelque chose."
Minute quinze.
Extinction. Oscar s'effondra. Arthur le réceptionna, le porta jusqu'au lit avec une tendresse inattendue.
Puis s'écroula contre le mur. Tête basculée. Bras écartés. Un soupir — profond, épuisé, presque vulnérable.
La carapace tombait. Un instant seulement. Révélant quoi ? Pas un garçon. Pas une machine. Juste... quelqu'un d'épuisé d'avoir à se justifier d'exister.
Oscar l'observa à travers l'épuisement. Fort et fragile. Indéfinissable et pourtant terriblement présent.
"Merci."
Arthur ouvrit un œil. "De rien. Tu aurais fait pareil."
"Je ne sais pas si j'en aurais eu la force."
"Tu l'as." Simple. "Tu ne le sais juste pas encore."
[Le lien se reformait entre eux. Ni amitié, ni fraternité. Quelque chose de plus étrange et nécessaire. Deux êtres apprenant que survivre, c'est aussi accepter ce que l'autre est vraiment — même quand on ne peut pas le nommer.]