La Salle des Machines
Et si leur première rencontre n'avait pas eu lieu dans la chambre 324 ? Et si le destin les avait fait se croiser dans les entrailles industrielles d'AVABase, là où la chair et le métal fusionnent dans une symphonie mécanique ?
L'atmosphère de la salle des machines pesait sur chaque corps comme une chape de plomb — chaleur écrasante, relents âcres de carburant et de métal surchauffé, vacarme assourdissant des turbines. Le poumon d'AVA battait sans relâche, entretenu par des équipes d'agents qui se relayaient selon un principe de rotation immuable. Par groupes de cinq ou six, ils se déployaient dans leurs zones d'exercice respectives : nettoyer, contrôler les niveaux de carburant, consigner les dysfonctionnements. La routine industrielle dans toute sa rigueur.
Oscar dévalait les marches menant aux vestiaires, en retard. Son passage obligatoire à l'infirmerie pour le bilan hebdomadaire s'était éternisé. Devant son casier, il se débarrassa avec empressement de sa combinaison noire aux bandes vert phosphorescent — l'uniforme réglementaire de tous les agents du niveau 24.
Qu'il s'agisse de la combinaison journalière ou de l'équipement de nettoyage, chaque vêtement réglementaire du niveau 24 lui infligeait le même supplice : collant, abrasif, étouffant. Conçus pour optimiser les performances physiques, ces équipements s'adressaient à des porteurs qui n'étaient que rarement — voire jamais — humains. Oscar s'était résigné à cette contrainte, même si la tenue qu'il enfilait maintenant demeurait la plus inconfortable de toutes.
Il savait que le surveillant des tâches brillerait par son absence aujourd'hui. De toute façon, les problèmes de discipline n'existaient pas ici, et Alexandreï, son chef d'équipe, arriverait lui-même en retard. L'occasion parfaite pour Oscar d'alléger sa tenue : il se contenta du tricot de corps à manches longues, abandonnant la veste de cuir épais et moulant. Moins protégé, certes, mais libre de ses mouvements, la peau enfin capable de respirer.
C'est dans cette tenue allégée qu'il surgit au pas de course dans sa zone d'affectation. Son équipe était déjà à l'œuvre. Il arracha sa fiche de poste — la dernière encore accrochée au tableau — déclenchant automatiquement un chronomètre. Trois heures. Le compte à rebours de ses tâches venait de commencer.
Il se dirigea vers sa première mission, le long d'une rangée de tuyaux de refroidissement qui scindaient l'espace en deux, formant une haie métallique à travers laquelle on distinguait une autre équipe à l'ouvrage. Ces ouvriers-là n'avaient rien d'humain : leurs combinaisons laissaient filtrer des lueurs bleutées qui trahissaient leur nature biomécanique. Des hybrides.
Oscar déposa sa fiche sur le tableau de contrôle où il devait intervenir. Les émanations lumineuses des corps hybrides dansaient sur les parois métalliques de son espace de travail, créant un ballet hypnotique de reflets mouvants. Ils doivent être tout proches, pensa-t-il en tournant légèrement la tête vers la haie de tuyaux.
À travers l'entrelacs de conduites, il l'aperçut.
L'hybride se tenait sur un escabeau métallique, bras tendus vers le plafond, tête renversée en arrière, absorbé dans une réparation complexe. Son équilibre précaire témoignait de capacités surhumaines. Comme Oscar, il avait ôté la partie supérieure de son uniforme — sans doute gêné par la posture extrême qu'exigeait sa tâche. Son torse artificiel se révélait dans toute sa complexité : blocs opaques couleur chair entrelacés de circuits sous-cutanés où pulsait une effervescence bleu électrique.
Oscar demeura figé, captivé par cette architecture corporelle. La contorsion du corps, sa sophistication technique, l'élégance paradoxale de cette mécanique vivante. Son regard remonta jusqu'au visage de l'hybride — un profil d'une perfection troublante. Cet être brun, tordu dans un effort naturellement surhumain, conjuguait l'impossible : la grâce et la machine, la beauté et l'artifice.
L'impact visuel fut d'une violence inattendue. Oscar resta immobile, incapable de détourner le regard. Lui qui avait toujours nourri une fascination pour la technologie, le high-tech, les horizons de la science-fiction, se trouvait soudain confronté à l'incarnation même de ses rêves mécaniques. Pour la première fois depuis son affectation, il se sentit exactement là où il devait être.
L'hybride tourna la tête, comme s'il avait senti le poids du regard d'Oscar. Leurs yeux se croisèrent à travers la forêt de tuyaux. Un instant suspendu dans le vacarme des machines.
"Tu vas rester planté là longtemps ?"
La voix de l'hybride portait malgré le bruit ambiant, modulée avec une précision surhumaine pour traverser le chaos sonore. Il descendit de son escabeau avec une fluidité mécanique, ses mouvements trahissant cette économie parfaite propre aux êtres augmentés.
"Je suis Arthur. H-24-A si tu préfères les codes."
Oscar sentit sa gorge se serrer. Il connaissait ce code. Tout le monde au niveau 24 connaissait H-24-A — la légende vivante, l'hybride rebelle qui résistait à Ava depuis trois ans. Celui dont on murmurait qu'il portait en lui une partie de l'IA elle-même.
"Oscar," réussit-il à articuler. "M-12-B. Nouvellement affecté."
Arthur contourna la barrière de tuyaux, s'approchant avec cette démarche particulière des hybrides — trop fluide pour être entièrement humaine, trop hésitante pour être purement mécanique. De près, Oscar pouvait voir les micro-pulsations lumineuses sous sa peau, le réseau complexe de ses augmentations.
"Mentaliste, hein ?" Arthur scrutait Oscar avec une intensité troublante. "Quarante pour cent seulement. Qu'est-ce qu'un quarante pour cent fait dans la salle des machines ?"
"Alexandreï pense que j'ai du potentiel," répondit Oscar, conscient de l'insuffisance de cette explication.
Un rire amer échappa à Arthur. "Alexandreï ne fait rien sans raison. S'il t'a mis ici, c'est qu'il a un plan." Il désigna le tableau de contrôle où Oscar avait déposé sa fiche. "Circuit de refroidissement 7-B. Le plus dangereux de la section. Les vapeurs toxiques, les variations de pression... Un quarante pour cent n'y survit pas sans protection complète."
Oscar regarda sa tenue allégée, soudain conscient de sa vulnérabilité. "Je ne savais pas..."
"Évidemment." Arthur hésita, puis prit une décision. "Viens. Je vais te montrer les vrais protocoles. Ceux qu'ils ne t'enseignent pas."
Les deux heures suivantes furent une révélation. Arthur guidait Oscar à travers les méandres de la salle des machines avec l'assurance de quelqu'un qui connaissait chaque boulon, chaque valve, chaque danger. Il lui montrait les zones mortes de surveillance, les raccourcis entre les sections, les caches où les ouvriers planquaient du matériel de contrebande.
"Ici, le système de ventilation crée un angle mort acoustique. Ava ne peut pas nous entendre pendant environ trois minutes," expliquait Arthur en désignant un recoin entre deux turbines. "C'est là que les hybrides viennent... décompresser."
Oscar écoutait, fasciné. Mais c'était Arthur lui-même qui captait son attention plus que les secrets qu'il révélait. La façon dont ses circuits s'illuminaient quand il parlait avec passion. Les micro-expressions humaines qui perçaient à travers sa façade mécanique. Cette vulnérabilité qu'il essayait de cacher derrière son expertise technique.
"Pourquoi tu m'aides ?" demanda finalement Oscar alors qu'ils achevaient leur tournée.
Arthur s'arrêta, ses systèmes internes émettant un bourdonnement presque imperceptible — signe de calculs intenses ou d'émotions conflictuelles.
"Parce que tu m'as regardé." La réponse était simple, mais chargée d'implications. "Pas mes augmentations. Pas mes circuits. Moi. Ça fait... longtemps que personne ne m'avait vraiment regardé."
Le chronomètre d'Oscar émit une alarme stridente. Trois heures écoulées. Sa première rotation était terminée.
"On se revoit demain ?" La question d'Oscar contenait plus d'espoir qu'il n'aurait voulu laisser paraître.
Arthur acquiesça, un sourire — le premier véritable sourire qu'Oscar lui voyait — étirant ses lèvres.
"Même heure, même endroit. Et la prochaine fois..." Il désigna la tenue d'Oscar. "Mets la protection complète. Je ne veux pas avoir à expliquer à Alexandreï pourquoi son nouveau protégé s'est évaporé dans les vapeurs toxiques."
Alors qu'Oscar s'éloignait vers les vestiaires, il sentait encore le poids du regard d'Arthur dans son dos. Cette rencontre dans les entrailles mécaniques d'AVABase avait bouleversé quelque chose en lui. Dans ce monde de métal et de chair modifiée, il avait trouvé quelque chose d'authentiquement humain.
Et Arthur, resté seul entre les machines, comptait silencieusement : Un, deux, trois... Pour la première fois depuis des mois, les nombres n'étaient pas une ancre contre la folie, mais un métronome marquant les heures jusqu'à demain. Jusqu'à ce qu'Oscar revienne.
Dans les profondeurs d'AVABase, les turbines continuaient leur symphonie mécanique. Mais entre les pistons et les circuits, quelque chose de nouveau venait de naître. Quelque chose qu'aucun algorithme n'avait prévu.
Fin de la rencontre alternative